« Punir ne veut pas dire résoudre. […] au point où on en est, ne pas agir serait pire ». Cette phrase d’Hubert Védrine, ancien Ministre des Affaires étrangères du gouvernement Jospin, qu’il déclarait dans une interview au Journal du Dimanche parue le 1er septembre dernier, semble aujourd’hui bien loin.

L’emploi massif d’armes chimiques contre des civils dans la nuit du 21 août avait fait sauter les derniers verrous de la réticence française et américaine vis-à-vis d’une réponse militaire. Alors que différents mouvements militaires en Méditerranée indiquaient l’imminence de frappes en Syrie, la proposition russe est cependant venue offrir une alternative de dernière minute à l’emploi immédiat des armes.

Bachar el Assad a en effet accepté de placer ses armes chimiques sous le contrôle de la communauté internationale en vue de leur destruction. Américains et Russes se sont ensuite mis d’accord sur les modalités, validant un calendrier allant jusqu’à la mi-2014. De plus, la Russie a accepté de ne pas bloquer l’utilisation du chapitre VII de la chartre des Nations Unies (qui permet le recours légal à la force par la communauté internationale).

La guerre civile dure depuis deux ans, l’opposition est de plus en plus éclatée, et le conflit est plus que jamais déterminé par la géopolitique internationale. Depuis le début, le conflit syrien se distingue des autres par son absence de solutions évidentes. Il n’y a que des mauvaises options. Ne rien faire est politiquement inacceptable, intervenir militairement est très difficile d’un point de vue opérationnel et dangereux pour l’équilibre régional.

La situation est paradoxale. D’une part, la proposition russe permet à la Russie de protéger, une fois de plus, son allié, tout en lui donnant un joli rôle de « pacifiste » qui aurait ainsi pu « endiguer  les tendances va-t’en-guerre de l’Occident ».

D’autre part, cet accord valide implicitement la position française car, en acceptant la proposition russe, le régime syrien accrédite le fait qu’il est le seul acteur à détenir de telles armes, un aveu qui démontre, s’il en était encore besoin, sa culpabilité dans les crimes perpétrés le 21 août dans la Ghouta. En outre, la réaction russe témoigne d’une certaine efficacité de la position maximaliste franco-américaine car il est probable que Bachar el Assad n’aurait jamais promis de fournir ses armes chimiques à la communauté internationale sans la menace crédible d’une frappe militaire.

Comme souvent en diplomatie, la solution est imparfaite, frustrante, et ambivalente. La proposition russe a évidemment des limites importantes : la guerre civile continue de faire rage, plus de 2 millions de Syriens sont réfugiés dans les pays limitrophes, Bachar el Assad peut revenir sur sa parole, et il ne devrait pas être trop difficile de soustraire une partie du stock d’armes chimiques au mécanisme russe. Il ne faut donc pas se voiler la face sur la nouvelle bonne volonté du régime syrien, le même qui menaçait la France de représailles dans le Figaro il y a moins d’une semaine. Sa position relève d’une manœuvre dont le but est assez évident : chercher à éviter une escalade qui l’affaiblirait et gagner du temps. Dans ces conditions, l’aspect le plus important de l’accord russo-américain est en fait la perspective du recours au chapitre VII  en cas de non respect par la Syrie de ses engagements.

Cet accord est donc, malgré tout, une avancée car il témoigne d’un léger fléchissement russe, ouvrant la possibilité d’une intervention militaire légale de la communauté internationale, et il change ainsi quelque peu l’équilibre des forces dans la perspective des négociations dites de Genève II.  Les russes sont désormais contraints de traiter sérieusement la question des armes chimiques si ils veulent éviter les frappes militaires en 2014. Ceci n’introduit en soit pas de transition politique, mais fait reposer la solution diplomatique sur la capacité russe à faire obéir son allié syrien, alors même que jusqu’ici le blocage de la situation était vu comme causé par la timidité américaine.

Une opportunité est donnée de sortir de ce conflit par le haut avec une solution diplomatique. Pour cela, il faut maintenir la Russie à la table des négociations. Sa proposition montre qu’une position ferme peut la faire bouger, et qu’elle prend conscience de la position inextricable du régime syrien. Le pays est en effet en déliquescence, trop de sang à coulé pour que le régime ne puisse jamais en reprendre complètement le contrôle, aussi importants soient ses soutiens internationaux.

L’espoir, timide, qui peut naître à l’issue de cet épisode est que les différents acteurs, à commencer par l’Iran et la Russie, reconnaissent que le régime ne peut pas survivre à la crise. Une solution politique impliquant le départ d’Assad devra être trouvée tôt ou tard. Il faut ainsi espérer que les négociations sur les armes chimiques aient permis de faire accepter à la Russie l’idée que l’enlisement de la Syrie dans la violence sans borne est le premier facteur de la déstabilisation de la région qu’ils disent craindre.

 

M. C.

15/09/2013