Vers de nouvelles relations avec l’Iran. Entretien avec Bernard Hourcade.

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Bernard Hourcade, ancien directeur de l’Institut français de recherche en Iran et de l’équipe de recherche Monde iranien, est directeur de recherche au CNRS. Ses travaux, souvent réalisés en collaboration avec des universitaires iraniens, portent sur la géographie sociale, culturelle et politique de l’Iran.

1.     M. Hourcade, il semblerait que les relations entre l’Iran et le monde occidental tendent vers un apaisement. Est-ce que cette évolution vous semble réelle, si oui est-elle raisonnable ?

Quand M. Ahmanidejad menaçait de détruire Israël, on le prenait au sérieux, pourquoi serait-il impossible de prendre au sérieux des propositions différentes quand il s’agit d’avoir des relations rationnelles entre l’Iran et le reste du monde ? Oui, c’est un changement qui est sérieux. De plus, c’est un changement qui est durable et solide, justement parce qu’il est critiqué en Iran. La tactique iranienne a changé puisque le Guide Ali Khamenei lui-même a annoncé que la négociation était héroïque et révolutionnaire. Il y a, actuellement, une unité de vue entre le Guide et le Président. Le Président Rohani est dans la même mouvance intellectuelle que le Guide, à savoir défendre les intérêts de l’Iran, comme sur l’enrichissement du nucléaire par exemple, mais en ayant une tactique différente de celle de M. Ahmanidejad qui était la confrontation. On passe d’une politique de « révolutionnaire de la confrontation » à une politique de « révolutionnaire de la modération ».

Enfin, le dernier élément important de cette crédibilité, c’est qu’il y a une opposition en Iran qui se manifeste contre ce processus d’ouverture, par exemple de la part du Général Jafari, commandant du Corps des gardiens de la révolution. Il lui a été annoncé qu’il ne représentait que 20% de l’opinion pour 80% de personnes en faveur des négociations. Indépendamment du chiffre, le simple fait qu’une opposition se manifeste donne de la crédibilité au débat, contrairement à la période précédente ou l’on ne tenait pas compte de l’opinion. Avant, en Iran, il y avait 100% en faveur d’une politique ou d’une autre, ce qui était, bien évidemment, faux. Il y a une phase de maturation de la part de la République islamique, et cela est plutôt rassurant.

Bernard Hourcade

2.   Pourriez-vous décrire la personnalité du nouveau président Hassan Rohani ?

Le Président Rohani n’est pas un leader politique, on peut dire que c’est un apparatchik. Il a eu des fonctions importantes, mais secondaires, depuis 35 ans. Il connait parfaitement l’appareil d’Etat iranien notamment  dans les domaines militaire, du renseignement, de l’économie et c’est un religieux qui connait parfaitement la culture religieuse et le clergé. Cela lui octroie de la respectabilité et du sérieux dans tous les milieux politiques, économiques et intellectuels d’Iran.

Par ailleurs, Hassan Rohani dirige depuis 1991 un centre de réflexion très ouvert, un laboratoire d’idées important qui le rend parfaitement au courant des dynamiques sociales iraniennes. L’essentiel de son gouvernement est issu de ce centre. Le Président Rohani n’est pas un leader charismatique, même s’il a quelques qualités, mais quelqu’un qui connaît les rapports de force internes en Iran et qui sait qu’on ne peut diriger qu’avec le soutien du Guide, dont il a la confiance.

3.     Le Premier Ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a exprimé récemment  sa colère et son inquiétude dans le journal le Monde au sujet du nucléaire iranien. Dans quel sens devrait, selon vous, déboucher ce dossier du nucléaire ?

Que le Premier Ministre Netanyahou soit opposé à la politique d’ouverture, c’est compréhensible, c’est son métier. Ceci dit, le débat en Israël a beaucoup évolué et les Israéliens sont des gens réalistes. L’Iran a la capacité d’enrichir l’uranium à 90% s’il le veut, pour l’instant il le fait à 20%. En 2003, l’Iran n’avait aucune centrifugeuse, il en a plusieurs milliers aujourd’hui, c’est un fait. Nier à l’Iran le droit d’enrichir, ce qui n’est pas prévu dans le TNP (Traité de non-prolifération), est absurde car c’est déjà le cas. La question est de contrôler cet enrichissement et non plus de l’interdire. Autrement dit, le dossier du nucléaire a été perdu par les Etats occidentaux.

Pourtant, le programme nucléaire clandestin iranien qui existait a été démantelé en  décembre 2003 et n’a pas repris, ce à quoi s’accorde la CIA et le Mossad. Cela ne veut pas dire que l’Iran, dans 20 ans par exemple, ne pourrait pas changer de politique mais actuellement les faits sont clairs : sur le nucléaire, un accord technique peut très rapidement être obtenu. Or le nucléaire est la clé de voûte et le symbole de la confiance. Il suffit de dire que l’Iran applique le protocole additionnel au TNP, qui permet à l’AIEA (l’Agence internationale de l’énergie atomique) des contrôles inopinés à tout moment et en tout lieu du territoire iranien, et il lui sera impossible d’avoir un programme militaire clandestin dans ces conditions. L’Iran a déjà signé ce protocole, il suffit de le réactiver. Les Iraniens sont près à céder puisqu’ils ont gagné, il s’agit juste de regarder la réalité et obtenir un maximum de contrôle.

4.     Où en sont les relations avec la Syrie et le soutien à Bachar el-Assad ?

Le dossier syrien est actuellement plus important, à mon avis, que le dossier nucléaire. L’Iran ne soutient pas Bachar el-Assad, l’Iran soutient le gouvernement de Damas. Pour des raisons historiques, au cours de la guerre Irak-Iran (1980-1988), l’Iran a été allié avec la Syrie. Depuis, l’Iran soutient Damas, d’autant plus que cela lui offre une liaison avec le Hezbollah libanais qu’il soutient fortement contre Israël.

Le problème est que le conflit en Syrie est rapidement devenu un terrain de confrontation où l’Arabie saoudite, comme les rebelles démocrates ou les djihadistes, a vu l’opportunité de prendre le pouvoir à Damas. L’Iran ne veut pas, pour des raisons de sécurité nationale, que l’Arabie saoudite prenne le contrôle de Damas, car cela pourrait avantager les radicaux djihadistes au cours de la guerre civile qui se déroule en ce moment en Irak. L’encerclement de l’Iran par l’Arabie saoudite et les radicaux djihadistes, comme en Afghanistan où les Talibans peuvent revenir, est une question de sécurité nationale, pas une question d’islamisme, le soutien à Bachar el-Assad devient ainsi une question d’équilibre régional.

Avec le retrait des américains de la région, la puissance régionale ne doit être en aucun cas, selon les Iraniens, le monopole de l’Arabie saoudite. Cela explique que Hassan Rohani ait déclaré que l’Arabie saoudite était le principal point de sa politique étrangère et cela explique le soutien de l’Iran à un gouvernement favorable à sa politique à Damas. Par ailleurs, il faut noter que l’Iran ne mène pas un conflit Chi’ite/Sunnite  mais un conflit entre l’Etat iranien, Chi’ite par ailleurs, et l’Etat saoudien.

5.     A votre avis, quelle position doit adopter la France sur le sujet iranien ?

La France doit d’abord faire une analyse rationnelle, le gros problème des relations avec l’Iran est qu’elles sont passionnelles. Le « Grand Satan », « Le Diable », l’ « Axe du Mal » ne sont pas des termes de relations internationales, ce sont des termes religieux. François Hollande ne fait pas de théologie, il doit faire de la politique.

L’Iran est un Etat, il faut donc avoir des relations rationnelles de type politique avec lui. Il faut également voir les rapports de force tels qu’ils sont et constater que l’Iran a été pendant ces 35 dernières années, pour des raisons diverses, en dehors du monde. Les monarchies arabes sont beaucoup plus importantes aujourd’hui qu’il y a 35 ans, là où l’Iran a régressé. Il faut parvenir à un équilibre.

Il faut donc retrouver une rationalité et retrouver des relations équilibrées dans la région. Il faut continuer d’assurer le soutien à l’émergence des monarchies du Golfe et soutenir les révolutions d’un côté, et constater qu’en Iran il y a une grande puissance du Moyen-Orient avec une bourgeoisie qui a fait l’expérience dramatique de l’Islam politique, au moment où c’est le grand sujet du Proche et du Moyen-Orient. Aujourd’hui, un Rohani met l’Islam à toute sa place, mais rien que sa place. Autrement dit, l’Iran peut offrir une situation de stabilité. La France, qui recherche des équilibres politiques, aurait intérêt à regarder de manière rationnelle où en sont les rapports de force politiques en Iran.

De plus, d’un point de vue économique, l’Iran a 80 millions d’habitants, est la deuxième ou troisième réserve de gaz du monde, le deuxième ou troisième exportateur de pétrole au monde. C’est un pays potentiellement riche, consommateur avec une bourgeoisie moyenne très développée et qui ouvre sur l’Asie centrale, l’Inde et le Monde arabe. Sur le plan économique, il y a en Iran des opportunités de partenariats qui peuvent se monter. Par exemple, Renault a lancé en Iran depuis 2003 une politique de partenariat économique pour faire des automobiles en Iran pour 50 ans, et ainsi procurer des emplois.

Il ne faut pas être naïf sur l’Iran, les accidents et des sabotages seront très nombreux car on ne résout pas en trois mois 35 ans de conflits. Pourtant, la solution économique a l’avantage d’être rationnelle. En Iran, les anciens Gardiens de la révolution ont 50-60 ans et sont devenus des businessmen. La rationalité économique est un meilleur vecteur de reprise des relations avec l’Iran, ceci avant d’aller vers les relations politiques et culturelles.

Propos recueillis par M. C.

17/10/2013.

@ Crédit photo : François Lafite

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