L’accélération de l’innovation technologique permet aux produits d’être toujours plus performants mais aussi moins résistants et plus rapidement renouvelés. De nombreux consommateurs font quotidiennement l’expérience de l’obsolescence programmée, notamment à travers les équipements électriques et électroniques . Les effets et les enjeux qui en découlent mettent en accusation le fonctionnement même de notre société, le rapport qu’entretiennent l’économie et l’écologie, mais également le rapport du consommateur à la consommation, dans une société contemporaine marquée par une crise tant économique qu’écologique.

En effet, l’obsolescence programmée, processus par lequel un bien devient obsolète pour un utilisateur donné (on parle dans ce cas d’obsolescence esthétique), ou défectueux (obsolescence par péremption ou défaillance), ou soumis à une stratégie programmée qui verrait sa durée de vie normative sciemment réduite dès sa conception (cas le plus fréquent de l’obsolescence programmée) serait le modèle des effets pervers d’une société de surconsommation fondée sur le renouvellement rapide des produits, et puisant ses racines dans une innovation permanente. Mais elle installe aussi une contradiction notoire : la contradiction entre une économie qui se veut infinie et les capacités d’absorption et de régénération limitées de la planète ; la contradiction entre une société qui souhaite un accès aux biens marchands pour le plus grand nombre – biens représentés comme participant à l’amélioration du confort de vie et du bien-être –  et une société qui produit des lois pour protéger l’environnement. Si l’obsolescence programmée fut une solution pour les États-Unis pour résoudre les problèmes de surproduction et pour favoriser le renouvellement illimité des biens – comme le résume si bien la formule du président Eisenhower « Pour sauver l’économie, il faut acheter, acheter n’importe quoi » – sa généralisation durant les Trente Glorieuses avec l’apparition de la consommation de masse et le développement de la publicité, permet au marché de se redynamiser pour écouler les stocks. Or, un tel fonctionnement n’est désormais plus envisageable.

L’obsolescence programmée fait se rejoindre une crise écologique, sanitaire et économique. L’extraction des métaux engendre un défrichage des sols, l’élimination des végétaux, la destruction des terres fertiles et l’épuisement des ressources naturelles (un téléphone requiert 12 types de métaux différents). Le surplus des déchets, en particulier l’accroissement des déchets des équipements électriques et électroniques (DEEE), est d’autant plus inquiétant si l’on prend en compte les  substances chimiques et dangereuses les composant et qui justifieraient l’interdiction de leur emploi. La fin de la chaîne de production est également nocive à cause de l’incapacité de recycler les produits (seulement 18% des matériaux usagés sont recyclés, l’élimination se fait généralement par incinération ou par enfouissement en décharge ultime). Des conséquences  humaines et sanitaires sont également à déplorer : au Pérou, le site d’extraction du cuivre, outre sa consommation excessive d’eau qui entraine une pénurie pour les habitants aux environs du site, provoque d’importantes émanations de métaux, provoquant un accroissement du taux de plomb dans le sang des habitants trois fois supérieur au seuil préconisé par l’OMS (Organisme Mondial de la Santé). Mais en plus d’hériter de nuisances et de menaces sanitaires, ces pays receveurs sont les victimes d’une relation économique biaisée. En effet, se dessine une relation asymétrique d’une part dans l’utilisation d’une main d’oeuvre bon marché et d’autre part dans l’inégal rapport entre les pays industrialisés qui se servent de ces pays en voie de développement comme d’immenses décharges sauvages, via l’exportation d’une masse considérable de produits en fin de vie et de déchets néfastes comme les DEEE. Or, même si la Convention de Bâle de 1997 signée par les pays membres de l’OCDE interdit ce genre de procédé, l’absence de statut ferme pour les DEEE permet la pérennité de ces actions. Une autre relation asymétrique est à noter entre un consommateur dont le pouvoir d’achat baisse à cause de l’acquisition de biens onéreux et des entreprises productivistes qui engrangent un profit maximum.

C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la récente actualité législative de l’obsolescence programmée, dénoncée tant par des organisations écologiques que par des organisations de défense du consommateur. Le projet de loi de M. Jean-Vincent Placé au Sénat, la loi de consommation de M. Benoît Hamon, approuvée au Sénat le 13 septembre et le projet du Comité économique et social européen du 17 octobre dernier, visent à réduire cette pratique et préconisent le soutien à la filière de la réparation, l’appel à l’exemplarité de la commande publique, l’affichage de la durée de vie des produits. Trois initiatives qui rappellent la nécessité de rentrer dans une phase de transition écologique. En réponse, l’association « Les Amis de la Terre » appelle à définir le concept de l’obsolescence programmée, cœur de la consommation de nos sociétés contemporaines, et met en défaut un penchant gouvernemental à ne pas vouloir se fâcher avec les lobbies et à ne pas encourager un changement civilisationnel. Mais, cependant, comment légiférer sur la consommation sans atteindre la liberté d’innovation et la liberté d’achat ?

Au-delà de la législation, la solution à l’obsolescence programmée se ferait dans le cadre d’initiatives personnelles et d’une chaîne de production qui serait repensée dans son intégralité. L’on peut ainsi penser à la systématisation de l’utilisation de matériaux biodégradables, ou du smartphone Phoneblocks de Dave Haekkens. Il s’agit de décomposer le téléphone en composants facilement détachables, ce qui est plus utile lors de la réparation puisque seule la partie défectueuse serait à changer. Une initiative saluée par un large nombre de consommateurs puisque la vidéo fit 16 millions de vues sur Youtube et reçut 30 000 soutiens sur la  plateforme Thunderclops. Mais cette initiative met en exergue un autre effet pervers qui concerne les produits écologiques ou élaborés à partir de matériaux biodégradables, que le nom d’ « obsolescence écologique » représente. La publicité entourant ces produits dits meilleurs pour l’environnement et le pouvoir d’achat, incite malgré tout à consommer et à changer des produits encore en état de marche pour de nouveaux qui seraient plus écologiques. Or, de nouvelles innovations écologiques apparaîtront ensuite, entretenant un cycle vicieux qui peine à se résorber.

Ce que l’obsolescence programmée questionne avant tout c’est la capacité de l’homme moderne à changer ou non son mode de vie et de consommation. C’est la difficulté de ne pas transformer la planète en décharge à ciel ouvert tout en ne perdant pas de vue l’innovation technologique et la baisse du pouvoir d’achat. La finitude des ressources et les défis énergétiques imposent de repenser notre modèle économique et nos modes de consommation, pour rentrer dans une économie durable. Malgré les lois et les contraintes que les industriels recevront, sans révolution culturelle du consommateur et sans une éducation à l’écologie, qui voudra se séparer du confort qui apparaît tous les jours ? Car une lutte contre l’obsolescence programmée peut être perçue comme une atteinte à la liberté individuelle, à la liberté de consommer le produit que l’on désire, à la liberté de conserver ou non son produit. L’obsolescence programmée est une des faces, non seulement de la transition écologique, mais d’une transition écologique qui ne doit pas seulement être du côté des lois mais également du côté du citoyen, retrouvant la sphère du besoin et non du désir. Alors, seulement, arriverons-nous à véritablement commencer une troisième Révolution industrielle, une Révolution écologique, une Révolution d’écologie politique.

Par Pauline Roujean.

24/11/2013.