Thomas Porcher, docteur en économie, professeur à l’ESG Management School et à l’université Paris-Dauphine, est spécialiste du marché des matières premières. Il a fait partie le 3 juillet dernier du groupe d’experts sur le gaz de schiste dans le cadre du débat national sur la transition énergétique au Ministère de l’écologie, du développement durable et de l’énergie. Son dernier ouvrage Le mirage du gaz de schiste (2013) est paru aux éditions Max Milo. Point d’aencrage est allé à sa rencontre.

Le débat actuel sur l’énergie se fige en deux valeurs, la valeur industrielle centrée autour de l’indépendance énergétique et des énergies fossiles, et la valeur écologique promouvant la transition énergétique autour du renouvelable notamment. Or, comme le souligne le débat sur le gaz de schiste où les pro reviennent sans cesse dans le jeu médiatique et parlementaire, comment expliquer ce rapport passéiste aux énergies ?

Tout changement de règlementations amène toujours des réticences. Souvenons-nous des premiers débats sur l’interdiction du travail des enfants. Certains industriels et même intellectuels se sont fermement opposés à l’interdiction du travail des enfants. C’est un peu la même chose aujourd’hui avec les énergies renouvelables. Les industriels du triptyque énergétique pétrole-gaz-nucléaire ont intérêt à ce que notre bilan énergétique ne change pas et que les énergies renouvelables ne se développent pas, ou de façon très marginale. Pourtant, il y a urgence car l’énergie sous toutes ces formes devient plus précieuse qu’au siècle dernier. D’ailleurs, la problématique énergétique reste enfermée dans des débats passéistes. Par exemple, concernant le pétrole ou le gaz, le débat du 20ème siècle était le suivant : nous devons changer de mode de vie car ces énergies s’épuisent. Or, aujourd’hui, comme nous avons plus de réserves de gaz et de pétrole grâce au développement des non-conventionnels, certains acteurs affirment que les problèmes sont réglés. Sauf que le débat ne se pose plus de la même façon au 21ème siècle : ce n’est plus une question de plus ou pas assez de pétrole, car, même si nous avions aujourd’hui  du pétrole pour 500 ans, il faudrait arrêter d’en consommer car cela porte atteinte à autre chose qui s’appelle le climat.
D’ailleurs le débat sur le climat comporte de nombreux biais. En effet, l’on pointe souvent du doigt le cas de la Chine, décrié comme étant le pays le plus pollueur, si bien que si les accords de Kyoto ne sont pas respectés, c’est parce que des pays en développement comme la Chine privilégient leur croissance économique au détriment du climat. Cet argument permet aux États-Unis de se justifier de ne pas ratifier ce type d’accords. Or, la plupart des productions chinoises viennent des entreprises occidentales qui délocalisent en Chine pour ne pas avoir à supporter les normes environnementales. De même, il est important de regarder les émissions de CO2 par tête : un chinois émet 6 tonnes de CO2/tête quand un américain en émet 17 tonnes. Les pays du G8 produisent plus de 50% du PIB mondial alors qu’il ne représente que 12% de la population, ce qui signifie que nous devons balayer devant notre porte avant de faire la morale aux pays en développement. Le problème majeur dans le débat sur le climat est que les Etats-Unis refusent de ratifier Kyoto. Le jour où ils le feront, la donne mondiale changera car les décisions des Etats-Unis influencent fortement les autres pays.

Justement, ne peut-on pas envisager la création d’un droit international ou d’une « police de l’environnement » comme nous l’aviez évoqué lors des cas de marées noires pour tenter de contrôler et de réguler économie et écologie, notamment avec le futur problème des réfugiés climatiques, tant dans les pays riches, que dans les pays en développement ?

Une police internationale de l’environnement pose d’emblée le problème de la souveraineté des Etats mais je pense qu’il va falloir mettre en place un type d’organisme allant dans ce sens. Aujourd’hui, face à des compagnies au chiffre d’affaire de plusieurs dizaines de milliards, on se rend bien compte que la capacité des Etats à faire respecter leur droit n’est pas la même. Pour une compagnie, une marée noire dans le golfe du Mexique n’a pas les mêmes conséquences financières que dans le Delta du Niger.
Idem, pour le débat sur le climat, s’il trouve si peu d’échos politiques chez nous, c’est d’abord parce que nous n’en subirons pas les effets les plus dévastateurs. Certes, une partie de Manhattan et des Pays-Bas pourrait se retrouver sous les eaux mais les pays riches auront toujours la capacité financière et technique pour remédier à tous les types de problèmes. Ce seront les pays les plus pauvres qui subiront de plein fouet les ajustements les plus douloureux. Cette année, il y a déjà eu plus de 30 millions de réfugiés climatiques principalement en Afrique et en Asie sans que cela n’émeuve personne, et si la température augmente de 4 degrés, il y en aura plus d’un milliard. Or, le réchauffement climatique est principalement du à une poignée de pays, les pays riches, alors que les dérèglements sont subies par les pays les plus pauvres. C’est égoïste et seul le droit international ou une police de l’environnement pourrait exercer des pressions sur les responsables. Mais bon, les bonnes idées ne suffisent pas si elles entrainent des applications mauvaises, nous avons de nombreux exemples avec les plans du FMI et de la Banque mondiale.

Ainsi, quelles seraient les mesures, envisageables et justes, que vous préconisez pour atteindre cette exemplarité énergétique ?

Je pense qu’il est important que l’Europe devienne un modèle en matière de transition énergétique. Trois domaines doivent être particulièrement développés : une éducation au développement durable, une meilleure fiscalité et une amélioration de l’efficacité énergétique.
Concernant l’éducation, elle permet de sensibiliser les gens notamment les plus jeunes au développement durable. Mais il ne faut pas qu’elle soit trop culpabilisatrice car le consommateur ne pourra pas tout faire tout seul, il doit être accompagné d’un changement général. Par exemple, peut-on dire sérieusement aux gens de moins consommer si l’on permet aux grandes entreprises de fabriquer des objets avec « mort programmée » ? Les changements doivent autant peser sur le consommateur que sur le producteur.
Une bonne fiscalité peut être aussi efficace à partir du moment où elle est juste c’est-à-dire adaptée aux possibilités d’ajustement des individus pour ne pas être punitive. Par exemple augmenter la fiscalité sur les carburants serait punitif pour une grosse partie de la population car ils n’ont pas d’autres choix que de prendre la voiture. Une meilleure fiscalité consisterait à tenir compte des disparités régionales et de payer une redevance en fonction de l’accès au transport. Ainsi, un parisien paierait une redevance plus forte pour l’inciter à prendre les transports qu’un individu vivant en zone rurale.
Enfin l’efficacité énergétique est un levier sur lequel nous devons jouer. Actuellement, la consommation des bâtiments représente 40% de la consommation d’énergie et nous vivons dans de véritables passoires qui ont été construites au moment où l’énergie était peu chère.
Je suis conscient que toutes ces mesures sont difficiles à mettre en pratique puisque cela implique un courage politique et de forts ajustements de la part des populations et des industries dominantes surtout dans un contexte de crise.

Propos recueillis par Pauline Roujean

27 janvier 2014