L’activité humaine réchauffe la planète dans une proportion telle que cela peut être source de risques extrêmes aux coûts violents : matériels, humains, psychologiques. Il ne faut pas compter sur le marché pour éviter cela, il sous-investit et ne prépare pas une bonne gestion des risques. Les États doivent donc intervenir.

En quoi l’approche économique du réchauffement climatique est-elle efficace pour convaincre les climato-sceptiques de l’urgence d’agir?

La physique de base nous enseigne que l’accroissement de la concentration des gaz à effet de serre dans l’atmosphère  induit un réchauffement primaire. Mais il a des effets  secondaires que les climatologues désignent sous le nom de rétroactions : modification de l’humidité, fonte des glaces, la modification des échanges entre le système terre-atmosphère.

L’analyse des rétroactions est difficile et conduit à des prédictions souvent assez dispersées des modèles climatologiques. Il y a donc bien de l’incertitude, et ceci comme le disent les climato-sceptiques, même si cette incertitude est plus profonde que celle qu’ils mettent en avant.

Cette incertitude n’est pas un motif d’inaction, mais c’est au contraire une raison essentielle pour agir : si l’on ne fait rien,  des scénarios conduisant à un accroissement de température moyenne sur la planète de 6 ou 7 degrés ont des probabilités significatives de concrétisation (une différence de 5 degrés aurait des conséquences très importantes : lisez le Rapport Stern).

En quoi est il possible d’articuler politique industrielle et lutte contre le réchauffement climatique ?

Le problème est de substituer aux énergies carbonées  des énergies non carbonées. Avec d’un côté les énergies renouvelables et de l’autre le nucléaire et l’hydro électrique … Juste un mot sur le nucléaire pour dire qu’il n’est pas renouvelable, car les ressources en uranium sont limitées, et donc sauf progrès technique sur le sur-générateur ou  la fusion,  a un horizon temporel limité. En ce qui concerne les énergies renouvelables, tout laisse à penser que nous sommes dans une zone de la courbe d’apprentissage où les coûts diminuent de manière assez rapide.

Ainsi, il faut susciter une croissance sobre en carbone. A la fois pour inciter à la recherche et pour diminuer les émissions, il faut pénaliser l’utilisation du carbone en accroissant son prix, que ce soit par la mise en place de marchés d’ émissions, comme le marché européen qui concerne la moitié des émissions des pays participants, ou par l’instauration d’une taxe carbone. Il faut simultanément veiller à ce que le marché des combustibles fossiles n’annule pas les effets bénéfiques de la politique mise en œuvre (en contrecarrant les effets de hausse des prix du carbone).

La transition vers une économie sobre en carbone a tout pour susciter créativité et d’innovation et conduire à une nouvelle révolution industrielle. L’engager est donc  urgent. Bien sûr la coopération internationale est essentielle. Mais les résultats souvent décevants des grandes messes des conférences internationales n’interdisent pas qu’une coopération informelle entre États puisse progresser et qu’on puisse avoir de bonnes surprises. La Chine, qui n’a pas ratifié l’accord de Kyoto, est beaucoup plus concernée et active que le Canada qui était signataire.

Comment créer les incitatifs nécessaires pour mettre en œuvre la « politique climatique globale » que vous appelez de vos vœux ?

Comment avancer ? Kyoto mettait en place un dispositif cohérent, des permis d’émission au niveau global, que l’on pouvait coordonner avec par exemple une taxe carbone au niveau régional. Mais pour éviter les effets pervers des fuites de carbone, rétablir la neutralité concurrentielle en mettant en place un ajustement aux frontières fait sens (même si ce n’est pas possible dans le cadre du système européen actuel). Mais attention au fait que là où le Français verrait d’un bon œil cette taxe écologique aux frontières, un Britannique peut s’inquiéter d’une remise en cause possible du libre-échange. Dans l’ouvrage avec N. Stern, nous avons une discussion animée, mais finalement assez consensuelle : la menace d’une taxe à un horizon de dix ans pour inciter les pays émergents à entrer dans le jeu, peut être un instrument utile voire décisif dans la négociation.

Période de « ras-le-bol fiscal » ou non, le problème de la fiscalité écologique doit être posé à fiscalité donnée : à quelles autres taxes se substitue la nouvelle fiscalité écologique ? Taxer le carbone et déterminer le niveau général de fiscalité sont deux choses différentes. La difficulté est que les taxes, fussent-elles écologiques, ont des effets distributifs, et qu’il faut en tenir compte, et bien entendu convenablement informer.

 En résumé, les politiques climatiques, outre leur effet direct sur les émissions de gaz à effets de serre, pourraient corriger l’insuffisante capacité du marché à produire des innovations majeures, aujourd’hui de toute façon nécessaires, stimulant ainsi une nouvelle révolution énergétique industrielle, suscitant créativité et ouvrant la porte à une croissance, sobre en carbone.

Propos recueillis par Mehdi Mahammedi-Bouzina, Mickaël Burlot et Pierre-Alix Binet.

27/01/2014

Roger Guesnerie est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales depuis 1978 et professeur au Collège de France depuis 2000. Auteur de plusieurs ouvrages théoriques et de nombreux articles dans les revues économiques spécialisées, il a publié en 2012 avec Nicolas Stern « Deux économistes face aux enjeux climatiques »» (Le Pommier, Essais – Savoirs et débats économiques, Broché, 128 pages, 12 €).