Entretien avec Dominique Hoppe, Président de l’Assemblée des Fonctionnaires Francophones des Organisations Internationales

Dominique Hoppe est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, de la Standford university et de la Harvard Business school. Haut fonctionnaire international depuis 1984, il est Président de l’Assemblée des fonctionnaires francophones des organisations internationales (l’AFFOI) depuis 2009.

M. Hoppe, pouvez-vous nous présenter l’AFFOI ?

Comme son nom l’indique l’Assemblée des francophones fonctionnaires des organisations internationales (AFFOI) regroupe des fonctionnaires internationaux originaires des pays de la Francophonie. Son objectif principal est de défendre et promouvoir les diversités linguistique, culturelle et conceptuelle dans le fonctionnement des organisations internationales. Et cela commence,compte tenu de notre identité, tout naturellement par la défense de la langue française.

En 2013, afin de dépasser le devoir de réserve qui bien souvent nous empêchait de réagir publiquement face à certains dysfonctionnements identifiés, nous nous sommes dotés de deux opérateurs de la société civile. l’Assemblée des jeunes francophones pour les Organisations Internationales (AJFOI) et l’Assemblée des Citoyens Francophones pour les Organisations Internationales (ACFOI). Les trois entités forment ensemble l’AFFOImonde.

Quel est la place de la langue française dans les Institutions internationales ?

Pour comprendre la place qu’occupe le français dans le fonctionnement des organisations internationales (OI) il faut tout d’abord appréhender la mécanique linguistique de ces environnements. Une langue peut y être officielle, de travail ou de communication. Les langues officielles sont celles que les représentants des pays membres peuvent formellement utiliser pour s’exprimer lors des grandes conférences internationales ; les langues de travail sont celles que les fonctionnaires doivent et peuvent utiliser au quotidien ; et les langues de communication sont celles qui peuvent s’avérer nécessaires à l’accomplissement des missions des organisations.

Si l’on examine un à un chacun de ces éléments, on prend conscience de la position particulière du français. Lorsqu’une organisation internationale a plusieurs langues officielles, le français est toujours l’une d’entre elles. Il en va de même pour les langues de travail et les langues de communication. Le français a donc une position importante, égalée seulement par l’anglais, sur tous les aspects formateurs de la culture linguistique des OI.

Ce constat étant fait, pour apprécier la place du français, il faut prendre en compte les grandes tendances linguistiques globales qui dominent actuellement le fonctionnement des OI. Il n’est un secret pour personne que celles-ci sont, pour de multiples raisons culturelles, politiques, économiques, budgétaires et autres, de plus en plus exclusivement anglophones. Ce phénomène met en danger la diversité nécessaire à leur bon fonctionnement. De ce fait la langue française peut être considérée comme le dernier contre-pouvoir. Elle n’est donc pas seulement une langue à défendre mais aussi la langue qui défend. Je crois qu’il faudrait plus souvent la considérer et la présenter comme telle.

Pourquoi menez-vous ce combat pour la défense de la francophonie dans les Institutions internationales ?

Présente sur les cinq continents la Francophonie est par nature multiculturelle. Une de ses missions est donc tout naturellement de promouvoir la diversité. Or le respect des diversités linguistiques, culturelles et conceptuelles est à nos yeux une condition sine qua non du bon fonctionnement des institutions multilatérales.L’actuelle tendance à la standardisation systématique– les standards émanant globalement d’une culture unique –  ne peut, à terme que provoquer des déséquilibres de représentativité et de gouvernance mettant en danger la nature même des missions que les organisations internationales doivent remplir. Défendre la Francophonie dans les institutions internationales revient de fait à défendre leur juste fonctionnement.

Quelles sont les actions concrètes de l’AFFOI en faveur de cette cause ?

Chacune des trois entités de l’AFFOImonde mène des actions concrètes de formes différentes.

Les membres de l’AFFOI agissent en interne, aussi discrètement que possible et généralement sans revendiquer une appartenance à notre Assemblée car cela pourrait avoir des effets contreproductifs. En effet les OI sont obsédées par l’urgence et la technicité des missions, la diversité étant dès lors injustement perçue comme chronophage et ceux qui la défende comme des empêcheurs de tourner en rond. Il faut donc intervenir au quotidien dans la nuance, en s’adaptant aux situations avec opportunisme, en prenant garde de ne pas provoquer de réactions « allergiques ». Cela peut aller d’actions qui peuvent sembler futiles – telles que la mise en place de panneaux d’information en plusieurs langues au restaurant ou dans les couloirs -à des actions plus ambitieuses touchant la formation (linguistique et autres) le recrutement (diversité linguistique) ou les pratiques professionnelles (diversités des systèmes juridiques, outils financiers ou de contrôle de gestion, méthodologies en ressources humaines, etc.). Les membres de l’AFFOI partagent des convictions mais leurs actions s’intègrent aux caractéristiques de leurs environnements respectifs.

Les membres de l’AJFOI et de l’ACFOI agissent quant à eux aussi publiquement que possible. Ils participent à la réalisation d’analyses (Analyses des fiches de recrutement des OI, analyses des pratiques linguistiques appliquées aux sites internet des OI, Analyses des appels d’offres et autres communications des OI, ..) et de traductions (publication en français de documents et d’informations publiées uniquement en anglais par les OI) ; ils essaient d’éveiller l’attention de la société civile à l’importance des organisation internationales (articles de presse, organisation de conférences, participation à des événements, ..) ; ils essaient d’éveiller intérêt et soutien institutionnel.

Enfin l’AFFOImonde, rassemblant les trois entités, est le point central des actions publiques,  juridiques et légales. En effet, lorsque la non application des règles de diversité linguistique nous semble véritablement créer des situations de déséquilibre potentiellement dommageables, nous agissons publiquement de façon formelle. J’ai par exemple, depuis octobre dernier, lancé deux plaintes contre la Commission Européenne, interpelé le secrétaire général de l’ONU ainsi que le Président du Tribunal Spécial pour le Liban quant à de dangereuses pratiques linguistiques et culturelles imposant l’anglais et sollicité le soutien du Ministre français des affaires étrangères (et d’autres Acteurs importants de la Francophonie dont le Président Diouf) pour soutenir un projet de Banque de données particulièrement adapté à l’équilibre des deux grands systèmes juridiques (commonlaw et droit romano germanique) à la Cour Pénale Internationale (CPI).

Propos recueillis par Martin Chapel