« La capacité de communiquer de l’Europe est la condition de l’adhésion populaire ». Rencontre avec Philippe Cayla

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A quelques jours des élections européennes, point d’aencrage est allé à la rencontre de Philippe Cayla, président d’Euronews développement.

photo cayla1)     Pouvez-vous nous présenter Euronews en quelques chiffres et également sa ligne éditoriale ? Car, finalement, dans Euronews on entend « euro » mais vous couvrez l’actualité internationale… :

Euronews est une société française dont le siège social est à Lyon. Elle emploie 800 personnes dont 400 journalistes. Euronews diffuse à travers le monde entier grâce à un réseau d’une quarantaine de satellites. Elle atteint un niveau élevé de pénétration puisqu’elle arrive dans 400 000 000 de foyers dans le monde c’est-à-dire que 20% de la population mondiale peut recevoir Euronews. C’est ce qu’on appelle la distribution : la capacité de recevoir. L’audience est plus faible, car elle correspond à une niche au niveau international, mais à l’échelle européenne, Euronews est mesurée comme étant la première chaîne d’information internationale. L’on compte près de 10 000 000 de téléspectateurs par jour, ce qui est à la fois peu par rapport aux grandes chaînes hertziennes  (type TF1), mais beaucoup par rapport à notre univers de concurrence : en tant que chaîne internationale nous sommes n°1. Cela représente trois fois CNN et trois fois BBC World, qui sont nos concurrents les plus importants. On est aussi bien placés au Moyen Orient et en Afrique, en développement en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Asie. Le chiffre d’affaire de la chaîne est de 75 millions d’euros. Je précise que nous coûtons à France Télévision moins d’un million par an, ce qui est moins que ce qu’Euronews rapporte à la France en impôt sur les sociétés. Euronews est une vaillante PME exportatrice, puisqu’elle réalise 70% de ses recettes à l’international, sans coûter grand-chose à la France, mais en servant son prestige à l’international (puisque finalement ses dirigeants sont français).

Quant à la ligne éditoriale, ce qui est caractéristique d’Euronews, c’est le fait d’être la seule chaîne d’information internationale qui n’adopte pas un point de vue national. Tous nos concurrents sont en fait des chaînes nationales qui couvrent l’international. Or, chez Euronews, il n’y pas de ligne éditoriale nationale. Celle-ci est la résultante des appréciations des journalistes de la rédaction. Autre caractéristique, le multilinguisme (13 langues) n’est pas une traduction mais le résultat d’un travail en commun de tous les journalistes dans la définition de la ligne éditoriale. C’est bien la particularité de notre chaîne : lorsque les gens la regardent ils ne sont jamais choqués par une prise de position qui pourrait être biaisée, unilatérale…

Euronews, c’est toujours un compromis diplomatique. C’est un peu les Nations Unies des médias : on présente l’information de telle sorte qu’elle soit acceptable par des sensibilités différentes (européenne, arabe, turque, iranienne…etc).

2)     Le budget de la Direction générale de la communication de la Commission européenne a baissé de 20% cette année. Cette diminution des crédits a entraîné la disparition de certains médias à l’échelle européenne alors qu’Euronews a été préservée et confortée.  Comment expliquez-vous qu’Euronews s’en sorte mieux que d’autres et arrive à défendre sa part au niveau de la Commission ?

Euronews touche 30 000 000 d’euros de la Commission par an ce qui représente 40% de notre chiffre d’affaire. Euronews est unique en son genre. Au début, on était soumis à des appels d’offres concurrentiels. Mais très vite la Commission européenne s’est rendue compte que nous étions les seuls non seulement à pouvoir produire mais également à pouvoir diffuser en beaucoup de langues, ce qui n’est pas le cas de nos concurrents.  Nous sommes les seuls à être réellement multilingues.

3)     Est-ce que la création d’une chaîne publique d’informations européenne ne rendrait pas l’attribution des subventions plus transparente et ne permettrait pas de montrer que chaque citoyen européen dispose du même accès à l’information européenne ?

Si l’UE prenait une telle décision ce serait formidable ! A ce moment-là Euronews pourrait se transformer complètement. Il faudrait qu’il existe une base légale et que donc Bruxelles instaure une directive. A raison d’un euro prélevé par européen, cela ferait 500 millions d’euros de budget pour financer un service public européen d’informations en 24 langues qui arriverait sur tous les réseaux télévisés. Ce serait très raisonnable compte-tenu des enjeux élevés de la communication européenne.

 

4)     D’après vous, le fait qu’Euronews soit multilingue a-t-il un impact sur le sentiment de citoyenneté européenne et sur le fait que les gens se sentent davantage concernés par ce qu’il se passe chez leurs voisins européens ?

 Nous restons petits par rapport aux médias nationaux pour atteindre tous les Européens, condition d’un impact fort sur le sentiment de citoyenneté européenne. La première contrainte est que nous n’avons que huit langues européennes stricto sensu, alors qu’il y a 24 langues officielles dans l’Union Européenne. Le second obstacle est qu’Euronews n’est pas diffusé partout : on se comporte comme une chaîne commerciale puisque l’on fait une diffusion essentiellement câble, satellite, et internet. Elle n’est pas diffusée sur la TNT, c’est ce qui nous manque pour atteindre tous les Européens. Mais cette diffusion coûterait très cher : pour avoir un canal TNT dans toute l’UE, cela représenterait environ 50 millions d’euros par an, soit 1/10ème du budget communication de la Commission.

5)     Dans une note que vous aviez transmise à Europartenaires, vous affirmiez : «pour l’Europe la capacité de communiquer est la condition de l’adhésion populaire ». N’est-ce plutôt le contraire : finalement l’insuffisance démocratique des institutions et l’absence d’un sentiment d’appartenance à une identité commune ne rendraient-elles pas la communication de l’UE peu pertinente ?

Oui c’est un peu la question de l’œuf et la poule. En fait, le problème est que les porte-paroles des commissaires européens s’expriment majoritairement en anglais. Donc les premiers à recevoir l’information sont les médias anglais, qui sont eurosceptiques par nature. Ensuite, les journalistes les moins exigeants se contentent de traduire la presse anglo-saxonne donc ils traduisent un message eurosceptique. Et d’ailleurs la paresse générale fait qu’il y a de moins en moins de correspondants à Bruxelles puisque les médias se contentent de lire la presse britannique.

Moi je regrette beaucoup de voir des commissaires, qui en plus de mal parler anglais, ne s’expriment pas dans leur langue ! Monsieur Almunia est espagnol, mais lorsqu’il parle, il s’exprime en anglais, et son anglais est plutôt sommaire. Alors, d’une part, le fait que l’anglais soit sommaire fait plutôt ricaner les anglo-saxons qui parlent un anglais parfait, et d’autre part, comme c’est un discours européen, c’est forcément déprécié par les journalistes anglo-saxons. Malheureusement, dans tout le reste de l’Europe, la presse locale ne fait que traduire la presse anglo-saxonne. Ce n’est plus la peine de se déplacer à Bruxelles si tous les commissaires parlent anglais. Si Monsieur Almunia parlait espagnol tout serait différent. D’abord, ce serait un bel espagnol, agréable à entendre, et puis la presse espagnole serait présente, donc les premiers comptes-rendus seraient faits en espagnol. La source ne serait pas uniquement la presse anglo-saxonne. Cet élément est important car la politique doit s’adresser au plus grand nombre qui malheureusement n’est pas toujours dans la capacité de comprendre l’anglais. Si tout le monde parlait français ce serait peut-être moins grave puisque les Français sont moins eurosceptiques ! Mais en Europe, on a choisi la langue des eurosceptiques pour communiquer…. C’est un déni de la diversité européenne. Il faut lutter contre ce déni.

6)     Ne pensez-vous pas que, si le système institutionnel européen était plus lisible et si l’Europe était davantage fédéraliste, l’identité européenne serait renforcée ? La langue anglaise n’est-elle pas un simple prétexte pour expliquer le manque d’implication des citoyens européens dans la vie européenne ?

En fait le problème se pose surtout du point de vue de l’économie. C’est pour l’économie que l’on a davantage besoin de fédéralisme. Mais ce n’est pas demain que l’on va réussir à harmoniser un système social européen par exemple. Je ne pense pas qu’il faille aller contre le désir de souveraineté des peuples. L’intérêt de L’Europe reste la diversité. Je ne vois pas l’intérêt d’une harmonisation, excepté encore une fois sur le plan économique.

7)     Concernant les élections européennes, prévoyez-vous une couverture spéciale ?

Nous allons organiser et retransmettre un débat entre les représentants des différents partis européens. Il sera également retransmis sur internet.

 

8)     Enfin ne pensez-vous pas que le manque d’accès à l’information européenne par les citoyens participe également au fort taux d’abstention aux prochaines élections ?

Les télévisions nationales parlent quand même des élections européennes. A titre personnel, je suis président de l’association Européens Sans Frontières. C’est dans ce cadre que j’ai pris l’initiative de créer une vidéo avec la participation de mon ami Guillaume Gallienne pour inciter les Européens à aller voter. Elle s’intitule « Rock the Eurovote » et reprend le concept de la campagne étasunienne « Rock the Vote » où des artistes américains s’impliquent pour inciter les gens à aller voter. J’ai voulu faire la même chose à l’approche des élections européennes.

A regarder sans modération !

Propos recueillis par Laëtitia Redonet et Théo Klargaard

 

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