La zone euro doit cesser d’avoir peur de son ombre

La zone euro doit cesser d’avoir peur de son ombre

Ne croyez pas que la zone euro soit impuissante par nature. Économiquement robuste et compétitive dans son ensemble, elle n’a qu’un seul déficit dans la mondialisation: son absence de pilotage. Elle subit dès lors la loi de l’orthodoxie budgétaire imposée par quelques-uns. Non pas qu’il faille rejeter en bloc toute réduction des déficits, mais il faut être certain d’une chose : l’austérité n’est pas une politique économique et ne peut constituer l’alpha et l’oméga de l’action européenne en la matière, et ce pour trois raisons.

D’abord, la rigueur budgétaire installée simultanément dans tous les pays de la zone euro pourrait casser la reprise européenne. Si le chômage se stabilise ou ralentit dans la plupart des pays de la zone euro (notamment en Italie, Espagne, France) et que presque tous les pays sont sortis de récession, les perspectives de croissance pour 2014 sont encore faibles. La réduction brutale des déficits a engendré dans tous les pays une déflation interne ou une baisse des investissements publics. Après – entre autres pays – l’Espagne et l’Italie, c’est la France qui s’est engagée sur la voie d’une réduction importante de ses déficits jusqu’à 2017. Or, pour contrecarrer les effets négatifs sur l’ensemble de la zone euro de ces politiques individuelles de rigueur budgétaires, une relance au niveau européen s’impose.

«Un spectre hante l’Europe, celui de la déflation», voici comment n’importe quel économiste européen pourrait paraphraser Karl Marx en ce début d’année 2014. L’inflation dans la zone euro a progressé de moins de 1 % en 2013. Or, le mandat de la banque centrale européenne (BCE) est très clair : sa principale – et quasi unique – tâche est de maintenir l’inflation à un taux inférieur mais proche de 2 %, pas de 1%. Face au risque de déflation, les banques centrales américaines et britanniques avaient réagi : depuis 2008 le montant des liquidités injectées dans l’économie a été multiplié par 4 aux États-Unis et par 7 au Royaume-Uni. En zone euro, ce montant n’a même pas doublé ! De plus, les politiques américaines et britanniques d’injection de liquidité ont également eu comme conséquence une appréciation de l’euro face à la livre et au dollar. L’euro a gagné 10 centimes par rapport au dollar depuis 1 an et demi. Cette appréciation de l’euro a presque réduit à néant tous les gains de compétitivité obtenus via les politiques de réduction du coût du travail menées en zone euro. Fin mars, la Bundesbank elle-même a annoncé qu’elle était ouverte à la possibilité d’une relance monétaire importante de la part de la BCE. La banque centrale allemande – pourtant considérée comme une des plus orthodoxes – se place, elle aussi, dans les rangs de ceux qui réclament un assouplissement monétaire. Cela montre deux choses : d’une part que le risque de déflation en zone euro est réel et important, d’autre part que la position allemande est loin d’être aussi inflexible qu’il n’y paraît. Les moyens de négociation et d’action existent, encore faudrait-il que les forces progressistes s’en emparent au niveau européen pour que la BCE s’engage dans une politique de relance monétaire non conventionnelle.

Enfin l’austérité, demandée par Bruxelles et mise en place au niveau national, parfois à contrecœur, devient le symbole du caractère anti-démocratique de la politique économique européenne. Il faut au contraire organiser la prise de décision collective du choix de la politique économique européenne. Pour cela, il est indispensable de se tourner vers une politique européenne coordonnée et plus équilibrée dont la réduction des déficits budgétaires ne serait plus qu’un objectif parmi d’autres.

Il faut agir vite. Nous proposons cinq mesures, applicables immédiatement par un président de la commission européenne progressiste nouvellement élu à l’issue des élections européennes du 25 mai prochain et sa majorité et qui pourrait redynamiser la politique économique de la zone euro : 1) instaurer une prise de parole du président de la BCE qui devra expliquer, tous les ans, devant le parlement européen, l’écart entre sa cible d’inflation et l’inflation observée et les mesures qu’il met en œuvre pour le réduire ; 2) demander à l’eurogroupe de décider une politique de change visant à ne pas dégrader la compétitivité de la zone euro vis-à-vis des États-Unis et du Royaume-Uni tant que l’inflation est inférieure à la cible de la BCE ; 3) s’engager à refuser tout budget européen en baisse par rapport à l’année précédente hors politique agricole commune ; 4) lancer un plan «Europe sociale» ciblant les pays les plus touchés par l’austérité budgétaire ; 5) demander au président de la BCE d’engager puis maintenir une politique de relance monétaire non conventionnelle jusqu’en 2017 (fin de la période d’inflation basse selon les prévisions de la BCE).

L’Europe n’est pas désarmée, elle peut agir si elle le décide. Les élections européennes sont l’occasion de le rappeler, et de changer la politique économique européenne.

 

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