Depuis que j’ai commencé le projet Parol et lancé le meetup Open Source Politics avec l’équipe de DemocracyOS France, j’observe de près les innovations numériques qui s’intéressent à la démocratie. A l’approche des élections présidentielles américaine (fin 2016) et française (printemps 2017), de nombreux concepts, outils et mouvements émergent des deux côtés de l’Atlantique avec l’ambition de “disrupter” un monde politique déclinant et globalement “déconnecté”.

Brigade, nouvelle start-up civique qui s’est lancée le 17 juin 2015 sous les projecteurs de la presse numérique californienne, veut ouvrir une brèche. L’objectif est clair : augmenter la participation des électeurs de la génération Y et de leurs frères et sœurs millenials. La marge de progression est énorme : 55 % des Américains de moins de 30 ans n’ont pas pris part à l’élection présidentielle de 2012 ! Pour les “activer”, l’équipe de Brigade a repris tous les codes du moment pour créer une appli mobile accessible, addictive et sociale. Un gadget sans intérêt selon certains testeurs de mon entourage. Après quelques jours d’utilisation, je pense au contraire que derrière la superficialité apparente de Brigade se cache un potentiel certain pour les organisateurs de campagnes politiques.

“Etes-vous gentil ?”

“Democracy starts when you take a stand”

Une fois renseigné le code d’accès à la bêta, le fond d’écran mauve laisse place à un feed de questions courtes et clivantes, pas plus longues que des tweets. “People can live well making the current minimum wage.” Trois “positions” sont possibles : “agree”, “disagree” ou “unsure” (dans ce cas, la question pourra être reposée plus tard). Je réponds instinctivement que non, on ne vit pas bien avec le revenu minimum – surtout qu’après vérification il est plus faible aux Etats-Unis (7,25 $ par heure) qu’en France (9,61 € brut). Je découvre immédiatement que 92 % des 9 000 autres utilisateurs ont répondu la même chose que moi. Je peux ajouter un argument pour expliquer ma position, mais vu l’unanimité sur cette position, je suis plutôt attiré par la question suivante.

L’expérience Brigade commence par dix questions de ce type. Je comprends la comparaison avec Tinder : il ne vous faudra pas plus de temps et de concentration pour se positionner sur “There is too much money in politics” et “The U.S. should reoccupy Iraq” que pour décider si un profil correspond à vos critères de beauté. Face à ces micro-sondages souvent caricaturaux, on réagit plus qu’on ne réfléchit. Je me laisse quand même prendre au “jeu” de ce zapping idéologique et j’enchaîne une première trentaine de questions. Au premier abord, l’exercice apparaît limité et décevant. Mais quand on réfléchit au slogan de Brigade – “Democracy starts when you take a stand” – l’acte démocratique commence effectivement au moment où l’on prend position. C’est un mode d’engagement rapide et adapté à une génération qui peine à s’identifier dans un système représentatif reconduit une fois tous les quatre ou cinq ans, mais qui a déjà l’habitude de donner son avis au quotidien sur tout ce qu’elle lit, voit et fait.

Je retrouve sur mon profil un résumé de mes positions. Je suis aligné à 90 % avec les autres utilisateurs de la plateforme. Normal, 99 % des brigadiers militent pour qu’Internet reste un espace libre et ouvert et 97 % sont en faveur d’une rémunération égale pour les hommes et les femmes qui exercent les mêmes responsabilités. Si mon ratio de “similarité” a chuté, c’est simplement parce que j’ai désapprouvé la position “Congress spends taxpayer money inefficiently”, que je trouvais légèrement exagérée. En essayant de l’expliquer dans un argument, je découvre un autre commentaire soulignant que 75 % des votants à une autre question sur le budget fédéral sont prêts à donner encore plus d’argent au Congrès tout en estimant qu’il le dépensera de manière inefficace ! Le système de micro-questions de Brigade laisse malheureusement plus de place aux contradictions qu’à la nuance. Je réalise que le concept est proche de l’appli Direct Citoyen que l’UMP a tenté de lancer récemment, si ce n’est que la logique est plus ouverte et “bottom-up” chez Brigade.

Je cherche justement d’où viennent les questions et comment en poser une à mon tour. Là encore, l’ergonomie rend l’exercice très simple : je choisis si je suis d’accord ou non avec la phrase que j’écris et j’ajoute un argument pour justifier ma position. Les premières séries de questions étant très centrées sur les Etats-Unis, je tente un sujet d’actualité en Europe : “Greece should leave the Eurozone” et je précise que je suis contre le #Grexit. Cette 2949e position proposée sur la plateforme n’a pas connu un grand succès pour le moment… Comme sur tout réseau social, il me faut des amis pour lancer un effet boule de neige et faire monter ma position dans les “trending topics”.

Plus on répond aux questions, plus on se distingue des autres.

Derrière la superficialité, un nouvel outil de campagne ?

Depuis votre profil, il est possible de suivre et d’être suivi par vos contacts. Sur Brigade, on parle de “supporters”. Vous serez ensuite informé(e) des nouvelles questions auxquelles les membres de votre réseau ont répondu, mais n’accéderez à leurs positions qu’après vous être vous-mêmes exprimé(e). Et c’est là que l’appli révèle le début de son potentiel.

L’équipe de Brigade est partie d’une étude du Pew Research Center publiée en 2014 sur la “spirale du silence sur les réseaux sociaux”. Si 86 % des Américains sondés étaient touchés par les révélations d’Edward Snowden sur la NSA et désiraient participer au débat politique sur le sujet, seuls 42 % se disaient prêts à poster une information ou un argument sur leurs profils Facebook et Twitter. Sean Parker, fondateur de Napster et premier président de Facebook en 2004 (il est interprété par Justin Timberlake dans The Social Network), a investi 9 millions de dollars pour racheter la plateforme de campagnes online Causes et créer Brigade. Il en est convaincu : il faut un nouveau média dédié à la politique car les règles sociales implicites qui régissent nos publications sur les réseaux sociaux brident notre envie d’y affirmer des opinions politiques tranchées. Cela m’a inévitablement refait penser à l’excellent (et préoccupant) article du Washington Post surl’algorithme de Facebook qui cherche à prédire et sur-valoriser les informations avec lesquelles vous allez être d’accord.

En réalité, l’enjeu sur Brigade n’est pas de savoir si vous êtes bien aligné(e) avec l’ensemble des utilisateurs de la plateforme, mais bien de repérer comment se positionnent vos amis. En effet, vous avez beaucoup plus de chance de les convaincre et de les engager à vous suivre que la propagande classique des organisations et candidats. Brigade va ainsi donner une base de discussion à tous les militants associatifs et politiques :

“Hey! J’ai vu que tu soutenais la position ‘We need more bike lanes in cities’, je t’invite à l’atelier vélo de ce weekend !”

“Contrairement à toi, j’ai répondu ‘We need to change gun culture in America’, on peut en discuter pacifiquement ?”

A ce titre, Brigade est déjà partenaire d’une douzaine d’associations non-partisanes, qui vont des campagnes anti-corruption (Represent.us) aux réseaux de vétérans des guerres en Irak et en Afghanistan. Les militants démocrates et républicains sont eux aussi déjà présents sur la plateforme. On notera par exemple que seuls 36 % des brigadiers voient en Jeb Bush le meilleur candidat républicain pour 2016 et que de nombreux supporters de Marco Rubio soutiennent leur favori en commentaire. Même chose du côté d’Hillary Clinton, dont l’âge (69 ans) et le sexe ne sont pas un problème pour plus de 90 % des répondants, mais qui devrait s’inquiéter de ne pas paraître crédible aux yeux de 66 % d’entre eux quand elle promet de réduire les inégalités de revenus alors que sa campagne est soutenue par des grandes fortunes de Wall Street. Un des commentaires les plus construits et “upvotés” parmi ceux que j’ai lus provenait d’un soutien actif de Bernie Sanders, le challenger démocrate au programme très progressiste. Bref, ceux qui sont intéressés par la politique sont déjà là. Ce qui compte désormais, c’est d’attirer les autres.

Sans surprise, les (jeunes) premiers utilisateurs de la plateforme penchent plus vers les démocrates que les républicains. Ou alors ne se reconnaissent dans aucun camp a priori…

“For the People” ou pour les stratèges ?

D’après les chiffres communiqués par Brigade au Huffington Post, 83 % des 13 000 premiers testeurs de l’application ont moins de 33 ans et 50 % correspondent à la classe d’âge 18–24 ans (tant mieux, c’est la cible). On comprend du coup pourquoi certaines prises de positions sur le climat, la finance, les armes et la religion paraissent étonnamment progressistes pour les Etats-Unis. Le fait que la plateforme ne soit pas représentative n’est pas un problème selon Matt Mahan, le CEO de Brigade. En effet, l’enjeu n’est pas de faire émerger un consensus argumenté, mais de permettre à des citoyens de débattre, se rencontrer et peut-être de s’engager sur des actions communes, notamment au niveau local.

“Rather than finding compromise, you’re finding other like-minded people to act together on down-ballot issues that are less controversial, like cleaning up a park, clearing a river, issuing a bond for a local school or putting in bike path. If we can do that, we’re helping democracy work better. We are aware of the concern about siloing people into echo chambers, but it’s not our intention.”

Dans son entretien avec Politico, Sean Parker espère quand même dépasser les actions citoyennes locales et avoir un véritable impact électoral :

“The political system has become so dysfunctional. Voter turnout is so low. And campaigns have such a hard time identifying people who agree with them in anything other than a blunt and meaningless way. (…) If we can only move the needle by a couple points, in terms of voter turnout and engagement, that changes outcomes.”

Il est trop tôt pour dire si Brigade attirera suffisamment de membres pour garder de l’intérêt, croître et déboucher sur une véritable dynamisation de l’engagement politique chez les digital natives. D’autres essayent de le faire, comme GOV ou Leadop en France, mais la croissance d’un réseau social discutant de politique est toujours difficile à réaliser sur le moyen terme.

En revanche, il ne faut pas beaucoup d’expérience en stratégie politique pour comprendre que les campagnes militantes ont tout intérêt à ce qu’un outil comme Brigade se développe. Vous êtes candidat à la Maison blanche et vous voulez tester une nouvelle idée auprès du public jeune et connecté ? Soumettez une position sur Brigade, ça ira plus vite qu’un sondage et ce sera beaucoup moins cher. Cela peut devenir un réflexe pour chaque campagne électorale : demandez à vos activistes d’inviter leurs amis sur la plateforme, de les tester sur une série de positions clés, puis de recruter les plus proches et de passer plus de temps à convaincre les autres.

Les données récoltées par Brigade sur chacun de nos votes et sur le positionnement de nos réseaux de contacts ont énormément de valeur dans le contexte d’une campagne politique. Ou de n’importe quelle mobilisation citoyenne. Vous êtes l’organisateur d’un festival écologique dans votre ville et vous avez besoin de cibler les jeunes des environs ? Brigade peut vous sélectionner par sexe, par âge et par question les profils qui se sont positionnés en faveur de la protection de l’environnement à 20 kms à la ronde. Les recoupements de données sont infinis et permettent d’adapter le message au profil de chaque électeur. Barack Obama doit une large partie de sa victoire de 2008 à un usage précurseur du profilage électoral par les données. Nul doute que l’élection de 2016 ira encore plus loin. La force de Brigade dans ce marché du big data politique, c’est de collecter des données que vous ne confiez pas aux autres services : votre opinion sur tout un tas de questions politiques simplistes mais clivantes.

Pour l’instant, il n’est pas prévu de revendre les données collectées par l’appli. Mais cela deviendra vite tentant, comme en témoigne la réponse de James Windon, le président de Brigade, au Washington Post :

“Right now, we’re trying to get the tools out. Assuming we can, we’ll be thinking about revenue in the future. We have to assume that the data we’re collecting will form part of our revenue model.”

Ce sont les “Bucket Brigades”, les premiers départements de pompiers volontaires créés par Benjamin Franklin à Philadelphie en 1736, qui ont inspiré le nom de l’application.

Développer un écosystème de plateformes démocratiques

Brigade est facile à utiliser, deviendra plus intéressant si nous sommes plus nombreux à nous y connecter, et peut répondre à son ambition de créer un sas ludique vers le débat politique s’il arrive à se diffuser au-delà des cercles initiés. L’appli pourra alors devenir un élément indispensable aux campagnes numériques américaines et, si le contenu se diversifie, s’étendre à d’autres pays. Mais au-delà de faire réagir et de mobiliser des électeurs, Brigade n’apporte pas de solution à la partie la plus intéressante de la réinvention démocratique en cours : comment élaborer collectivement les décisions de demain grâce aux outils numériques ?

D’autres plateformes sont nécessaires pour comparer les programmesfaire émerger un avis sur des propositions plus longues que des tweets etcomprendre les textes de loi en cours de discussion. D’autres mouvements se créent pour porter ces initiatives. Nous essayons de les rassembler et de les développer au sein du meetup Open Source Politics. Vous êtes les bienvenus pour le faire avec nous 🙂


Bonus : un top 5 des résultats de la plateforme après mes 100 premières réponses

Les brigadiers sont prêts à faire des sacrifices sur leur mode de vie pour le climat.

Ils veulent majoritairement abolir la peine de mort.

Ils sont ouverts à l’instauration d’un revenu de base universel !

En revanche, ils ne veulent pas que les Etats-Unis s’engagent plus que cela contre Daesh…

Last but not least : Brigade encourage les gens à se positionner sur des questions qu’ils ne maîtrisent pas du tout 🙂

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