[MediaPart] Crise grecque : aucun responsable, que des coupables

Julien Bréa, Antoine Nesko et Claire Rabès du think tank Point d’aencrage proposent quelques pistes pour sortir de la crise grecque et de la mauvaise gouvernance européenne. « La meilleure manière d’échapper à ce cercle vicieux est d’en sortir par le haut et de construire une nouvelle gouvernance. Le bricolage permanent en cours depuis 8 ans coûte trop à l’ensemble des Européens.»

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Les citoyens, sans attendre le jugement de l’Histoire sur la crise grecque de 2015 et quelle qu’en soit la conclusion, portent déjà un regard sévère sur chacun des dirigeants des Etats membres et des institutions européennes. Chaque dirigeant européen a une part de responsabilité dans la tragédie grecque qui dure depuis déjà plusieurs années et dont on ne sait si les épisodes de ces dernières semaines sont l’épilogue ou simplement un acte de plus. Pourtant, tous écriront dans leur mémoires : « je n’avais pas le choix ». Alexis Tsipras pouvait-il signer un accord qui brisait si manifestement ses promesses de campagne sans consulter ses électeurs ? Les chefs d’Etat des pays de la zone euro n’ont-ils pas tous agi en conformité avec leur mandat électoral et l’état de leur opinion publique ? Les dirigeants de la Commission, du Conseil et de la Banque centrale européenne n’étaient-ils pas contraints par des traités encadrant strictement leur action ?

Chacun pouvait faire mieux mais c’est – au-delà des idées avancées par chacun des dirigeants – le processus de décision qui est ici en cause. La politique c’est avant tout rendre des comptes, la situation devient ainsi très dangereuse quand il est impossible de savoir à qui les demander. Le cirque des dernières semaines a montré une fois de plus que l’Europe souffrait d’une dangereuse dilution des responsabilités. Et on a laissé la crise se résumer à une confrontation entre deux dirigeants européens : Angela Merkel et Alexis Tsipras. Le rôle de médiateur, assumé au point culminant de la crise par François Hollande n’a pas empêché les débats de se concentrer sur les dirigeants grec et allemand. Tsipras et Merkel étant tous deux légitimes mais ne regardant que leur opinion publique nationale.

Les présidents de la Commission et du Conseil auraient pu intervenir plus tôt, mais Donal Tusk est resté absent des débats jusqu’à la dernière semaine et Jean-Claude Juncker n’a su dire que « la porte de la Commission restait ouverte » sans que l’on sache ce que cela signifiait en termes de propositions concrètes. Incapable de proposer des solutions innovantes, la Commission européenne se réfugie derrière son rôle de gardienne des traités, quand bien même ces traités sont largement contournés depuis 8 ans. Et c’était aussi à la BCE d’assumer son rôle politique plutôt que de chercher une illusoire neutralité dans le maintien des liquidités d’urgence à un taux suffisamment bas pour que le système bancaire grec soit à la limite de l’effondrement.

Devoir s’en remettre au courage et au dépassement politique de tel ou tel dirigeant, qui n’ont plus en 2015 le rapport sentimental et charnel que pouvaient avoir un Helmut Kohl, Willy Brandt ou François Mitterrand, pour résoudre des crises de confiance de l’Union européenne, devient un pari trop risqué.

Le seul lieu véritable de discussion a finalement été l’eurogroupe, instance informelle et dont les débats ne sont pas publics. Il y a donc urgence à mettre en place de nouveaux mécanismes institutionnels européens démocratiques et transparents capables de gérer des crises similaires dans le futur. Les propositions ne manquent pas mais personne ne semble vouloir sortir de cette situation, intenable mais confortable, où tout le monde a le pouvoir mais personne ne l’assume. Les citoyens sont pourtant lassés de cette répétition de sommets, de réunions convoquées en urgence, de négociations interminables et incompréhensibles. Depuis plusieurs mois, nous assistons à l’échec d’une certaine méthode de gouvernance de la zone euro qui s’entête à rester opaque. Les dirigeants européens semblent se refuser à en prendre acte.

Il y a quelque chose de révoltant à voir chacun jouer sa partition dans son coin alors que les risques pour l’ensemble de l’Europe sont connus. Il y a bien sûr la menace sur le projet européen lui-même. Mais il y a également des menaces externes particulièrement aiguës, avec le Moyen Orient en ruine, l’Afrique du Nord en tension, ou encore avec une Russie et une Chine prêtes à profiter économiquement, politiquement et stratégiquement des divisions et des difficultés européennes. De plus, a-t-on envie d’aborder la conférence de Paris sur le climat avec une Union européenne exsangue et ayant perdu toute sa crédibilité ?

L’idée, terrible, qui s’insinue alors dans l’esprit de nos concitoyens est que le débat démocratique et politique au niveau européen est impossible. Les politiques d’austérité qui ont cantonné l’Union européenne à un simple rôle économique ont été en grande partie un échec, une grande conférence sur les dettes insoutenables – problème qui ne concernent pas seulement la Grèce – est nécessaire. L’opinion générale s’y accorde, mais en l’absence de dirigeant en prenant la responsabilité politique, ces affirmations restent au stade de l’incantation.

La question est complexe, mais, en tant que think tank composé de jeunes progressistes, il nous paraît indispensable de pousser plusieurs idées dans l’immédiat :

Les futures négociations sur le sujet de la Grèce doivent impérativement être plus transparentes, aujourd’hui chaque citoyen européen a le droit de savoir exactement ce qui est proposé, accepté ou refusé, et par quel partenaire.
La zone euro peut se doter d’une structure permanente avec des compétences d’harmonisation budgétaire, macroéconomique, fiscale et sociale, responsable devant une assemblée politique composée de délégations des parlements nationaux des pays membres et du Parlement européen.
Une dynamique nouvelle doit être insufflée par les sociaux-démocrates européens bien au-delà des échéances électorales européennes afin qu’une vraie proposition progressiste européenne existe. Seul représentant de la social-démocratie européenne, le Parti socialiste européen doit être un acteur capable d’être le relai entre les peuples et leurs dirigeants. Le recours aux expressions nationales l’une après l’autre, ne peut être le seul reflet d’un ersatz démocratique au sein de l’Union européenne.
Les Etats européens ont été capables de se pardonner après 50 millions de morts en 30 ans, de se réconcilier après 40 ans de guerre froide et de missiles nucléaires. Aujourd’hui, le projet européen dans son ensemble est menacé parce que des Etats sont prêts à rejeter l’un des leurs et à laisser une économie grecque dévastée pour des dettes, par facilité, et pour le plaisir de pouvoir dire « j’avais raison ».

La meilleure manière d’échapper à ce cercle vicieux est d’en sortir par le haut et de construire une nouvelle gouvernance. Le bricolage permanent en cours depuis 8 ans coûte trop à l’ensemble des Européens. Il est tard, mais il n’est pas trop tard.

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