[L’OBS] LE PLUS. De Finkielkraut à Houellebecq en passant par d’autres « intellectuels de gauche », le débat public est monopolisé par une poignée de « happy few » qui sont souvent plus proches de la retraite que des folles années lycées. Julien Bréa, Président du think tank point d’aencrage, dénonce « les prophéties de la bande des vieux messieurs ». Coup de gueule, propositions de changement et appel à la presse.

 

Les grands esprits de notre pays semblent incapables de parler de l’engagement et de l’énergie que le peuple français met en œuvre au quotidien malgré les difficultés de l’époque. Nos « intellectuels » confondent-t-ils leur sort, celui de vieux messieurs, avec celui de la France, en alimentant l’idée d’un pays « foutu » ?

Tous portent l’idée d’une société en fin de vie 

La séquence commence à être bien rodée : une autorité intellectuelle prend la parole dans un média pour dresser un constat accablant sur le pays.

Ce constat est simplifié dans des éditos alarmistes sous-entendant que la grande France serait au crépuscule de sa vie, entre crises économique, politique et sociale.

Le déclinisme est ainsi devenu un genre littéraire à part entière. En quelques années, le débat public français s’est ainsi polarisé sur ce thème absurde, comme si en 1960 avec les bidonvilles de Nanterre tout allait bien, ou si au XVIIIe siècle notre taux de pauvreté était plus satisfaisant que celui d’aujourd’hui.

Le déclinisme avait initialement ses cautions intellectuelles bien à droite, à l’image de Baverez et Finkielkraut. Progressivement, des « intellectuels de gauche » ont cependant rejoint la danse, comme Julliard ou Houellebecq. Chacun a son style, ses nuances et son parcours, mais en définitive, tous portent l’idée d’une société en fin de vie.

Le système médiatique a une lourde responsabilité

S’il s’agissait de débats sans influence, nous pourrions nous en désintéresser.

Un problème majeur est cependant que l’idée du déclin nourrit le Front national. Parmi les avatars du déclin, le « Grand remplacement » ou la « soumission » sont certainement les plus vendeurs lorsqu’ils sous-entendent que la France a vocation à être balayée par des hordes maures dans un mauvais remake de la bataille de Poitiers. Cette combinaison entre regard angoissé et diffusion des idées d’extrême droite a dernièrement pris une tournure encore plus caricaturale lorsque des lieutenants de Marine Le Pen ont tenté de récupérer quelques belles signatures.

D’autre part, les prophéties de la bande des vieux messieurs ont un dangereux caractère autoréalisateur. Le discours anxiogène de nos vieux esprits pourrit l’atmosphère du pays et entame sa capacité à construire la société dans laquelle nous, adultes de 20 à 40 ans, vivrons dans 30 ans, pas eux.

Il ne s’agit pas de « flinguer » une personnalité ou une autre. Nous souhaitons simplement souligner la responsabilité collective de ces érudits qui bénéficient du privilège de pouvoir parler à des audiences larges.

Le système médiatique a évidemment aussi une lourde responsabilité en maintenant ce mythe archaïque de « l’intellectuel ». Comme si à l’heure d’Internet, quand chaque discipline scientifique a connu et connaît des développements fulgurants, les idées qui structurent le débat public pouvaient continuer à venir seulement d’une petite poignée d’individus…

Cette conception est non seulement d’un élitisme consternant, mais elle ignore aussi la vivacité des débats et des initiatives d’une société française mieux formée et informée qu’à l’époque des grands intellectuels français comme Camus ou Sartre.

Le pessimisme de nos « sages » a quelque chose d’égocentrique

Quand Alexandre Jardin monte l’initiative « bleu blanc zèbre », quand l’accélérateur de start-up The Family agrège les projets de dizaines d’entrepreneurs, quand l’économie sociale et solidaire connaît un boom considérable, y compris avec l’aide du gouvernement actuel, quand Latifa Ibn Ziaten, mère d’un soldat français tué en service, remplit des salles de classe dans tout le pays pour expliquer, avec un voile, la force de la République… Comment peut-on continuer à croire que le débat public peut rester cantonné à des discussions de salon entre vieux messieurs et des surenchères éditoriales entre médias en mal d’audience ?

Personne en France, à commencer par les signataires de cette tribune, ne nie les difficultés que notre pays affronte, ni la responsabilité majeure des partis politiques dans cette situation. Mais, franchement, peut-on dire que la France soit la seule à avoir des problèmes ou qu’elle ait les plus graves ?

Il y a ainsi quelque chose proche de l’égocentrisme quand tout un groupe d’érudits se gargarise d’un pseudo déclin de la France alors que la société française bouillonne, invente, partage et construit. Le pessimisme de nos « sages » nous donne l’impression d’être plus lié à leur trajectoire naturelle d’êtres humains qu’à un examen objectif et pertinent des défis de notre temps.

Il ne s’agit pas de faire du jeunisme en tirant sur les anciens. Des consciences comme Pierre Rabhi ou feu Stéphane Hessel restent porteurs de formidables espoirs. Cependant, quand la classe dite des « intellectuels » se trouve incapable de produire autre chose que de la psychose, il revient à chacun de s’interroger sur le fonctionnement de notre débat public.

Trouvons des solutions, ne nous gargarisons pas des problèmes

Il nous semble ainsi fondamental que la presse donne plus à voir les innombrables initiatives qui bourgeonnent.

Il faut valoriser cette forme de démocratie « invisible » qui existe dans notre pays à travers la multitude d’actions et d’échanges quotidiens qui fait que, bien au-delà de la mécanique électorale, la France reste un grand pays libre et une démocratie portée par une exceptionnelle tradition associative. Ce sont des milliers de bénévoles, de doctorants, de salariés talentueux ou de chefs d’entreprises qui doivent obtenir des tribunes nationales. Ils incarnent la France en marche.

Quand notre débat public, grâce à la vigilance et la responsabilité de tout ceux qui ont l’honneur de pouvoir l’organiser, reflétera ces éléments, alors l’idée que le FN pourrait tenir « un discours de vérité » fera simplement sourire et l’on se remettra rapidement à parler de vraies questions : de l’Europe, de l’école, du climat, de la fiscalité.

En ce qui nous concerne, nous continuons, comme beaucoup d’autres, à travailler sur des solutions plutôt que de nous gargariser des problèmes.

Nous le ferons par exemple lors de la conférence que nous organisons le 7 octobre sur les nouvelles formes de participations politiques et citoyennes permises par le web. Venez, vous en sortirez de meilleure humeur qu’après le journal de BFM TV.