[L’OBS – LE PLUS]. Même si le FN ne dirigera aucune région ces six prochaines années, le parti a obtenu un score historique, avec plus de 6,8 millions de voix au second tour. Des résultats qui ont choqué certains Français. Mais pour Thomas Brisson et Julien Bréa, membres de Point d’aencrage, s’offusquer n’est pas la solution : cela donne au parti une image de victime du système, qui lui est favorable.

Édité par Anaïs Chabalier

La résistance républicaine contre la percée du FN. Cela fait trois, quatre, cinq fois que la même comédie se joue : des commentateurs qui mettent en scène l’épouvante quand leurs choix éditoriaux ont soigneusement préparé le terrain ; un parti présent depuis plusieurs décennies qui nous fait le coup de la nouveauté à chaque fois ; et des responsables politiques qui s’improvisent passionaria de la lutte antifasciste.

 

Il n’y avait pourtant pas de « choc » le 6 décembre, et guère plus qu’un soulagement désagréable le dimanche 13 décembre. Et tout au long de cette séquence électorale un mélange de colère, de frustration, de lassitude aussi.

 

Autant de sentiments qui s’entrechoquent face à l’espace que le Front national grappille sur la scène politique et dans l’esprit d’une partie de nos concitoyens. Chaque fois, le FN échoue plus proche du but, et la mécanique paraît implacable.

 

Arrêter de prendre les citoyens pour des idiots

 

Dire que rien n’a été tenté contre le FN serait inexact. Manifestations, tribunes, coalitions, majorités hétéroclites, modifications des conditions d’élections selon les élections, promesses à Pierre, à Paul…

 

Et il n’y a pas eu que des promesses, il y a eu des mesures bien réelles sous ce gouvernement : une politique de l’éducation renforcée et réaffirmée, un combat pour la laïcité, une priorité pour l’emploi, mais dont les résultats tardent à venir, une politique d’insertion sociale, la sortie de l’impôt des ménages les plus modestes et d’une partie des classes moyennes…

 

Beaucoup de choses ont été essayées, sauf peut-être une : avoir, pour une fois, un discours honnête. Un discours politique réaliste qui ne prenne pas les citoyens pour des idiots.

 

Redonner du sens à la politique

 

Non, la politique de la ville ne fonctionne pas. Il y a des zones de relégation, à la ville, à la campagne, qui sont autant de lieux où la promesse républicaine n’existe plus.

 

Non, la fin de la crise économique en France et en Europe ne fera pas tout. Le chômage baissera sûrement, mais le lien social, déjà rompu, ne se recréera pas en un jour.

 

Non, nous n’avons pas tout fait pour défendre la laïcité. Des progrès notables ont été observés depuis 2012 (300.000 enseignants formés à la laïcité d’ici la fin du quinquennat, ce n’est pas rien) mais beaucoup de temps a été perdu les années précédentes. La mauvaise conscience de certains, et surtout leur méconnaissance d’une partie de ce qu’est la France, ont longtemps enfermé la discussion dans des postures.

 

Non, personne n’a encore su redonner du sens à la politique. Il y a ça et là des propositions, parfois des solutions, mais c’est encore trop peu.

 

Le FN est excluant par nature

 

Alors oui, le FN est d’extrême droite, c’est-à-dire qu’il est excluant par nature, replié sur une identité fantasmée. Mais malheureusement, ce fantasme convainc des millions de personnes. Et l’on ne peut lutter contre un sentiment avec les armes habituelles.

 

Alors oui, le FN est dangereux. Dangereux pour ceux qui ne sont pas d’accord avec ses idées, qui ne correspondent pas à leur fantasme.

 

Alors oui, le FN est populiste, ses propositions n’ont aucune logique économique, sociale, et n’ont pour seul but que de flatter des citoyens qui se sentent exclus de la communauté, du travail, des aides sociales, de la mondialisation. Mais l’absurdité des propositions du FN n’a pas beaucoup d’importance. Plus elles agacent et suscitent l’indignation, plus le FN gagne du terrain, en se gargarisant de sa capacité à envoyer balader les « technocrates » et leurs certitudes.

 

Alors oui, le FN est souverainiste, et là est encore le danger car il pense gommer l’Europe, la mondialisation, par un retour à l’entre-soi, aux frontières nationales. Mais en cela, il donne le sentiment à certains qu’il est le seul parti à faire face aux dérives, et à donner une place dans une communauté, toute nationale soit elle.

 

Alors oui, le FN est une affaire familiale, dirigée par des rentiers de la politique. Mais cela n’a pas beaucoup d’importance auprès des citoyens car en face se trouvent généralement aussi des professionnels de la politique qui se savent manquer de représentativité.

 

Une image de victime du système

 

Mais surtout, le FN est dangereux pour la démocratie car il pourrit le jeu politique et les partis politiques : car lui courir après, feindre de s’offusquer après chaque élection des résultats de ce parti, ne fait que le rendre plus fort, lui donner une image de victime du système.

 

Un sentiment de jouissance s’empare de ses troupes, de ses électeurs qui n’ont plus honte et portent, chevillé au corps, leur vote. Plus on le met à part, plus il grandit. Et plus il grandit, plus ceux qui étaient garants de l’esprit républicain lui courent après. Et en cela, toute la stratégie des politiques des trente dernières années a échoué.

 

Car en réalité, qui peut aujourd’hui différencier le discours de Grenoble de Sarkozy, d’un discours de campagne de Marine Le Pen ? Qui peut honnêtement trouver une différence sur l’économie, l’école, le traitement des réfugiés, les affaires étrangères, entre un Estrosi et une Le Pen ? Le FN ne s’est pas banalisé mais son discours et son programme se sont imposés.

 

Les autres partis doivent balayer devant leur porte

 

C’est pourquoi il faut repenser aujourd’hui ce qu’est le « front républicain ». Le FN est un parti, aussi détestable soit-il, qui joue avec les règles de la République. Et politiquement, ceux pour qui la gauche a appelé à voter dimanche ne valent pas tous mieux. Il faut être clair sur les valeurs que nous partageons. Simplement appeler à voter contre le FN n’est pas suffisant.

 

Nous sommes lassés des slogans et après ce dimanche, le front républicain n’aura vraisemblablement plus vraiment de sens. Après ces régionales, la priorité pour éviter que se joue à nouveau la comédie dont le Front national se nourrit est ainsi sans doute pour les autres partis de balayer devant leur porte.

 

Mais laisser ces partis faire seuls leur examen serait naïf. Il convient aussi que ceux qui sont lassées par cette comédie et par l’inertie des partis reprennent d’assaut la scène politique, aussi imparfaite et bloquée soit elle.

 

La France est un pays d’associations et de projets locaux. Le combat contre le FN se joue ainsi dans la reconnexion de cette démocratie du quotidien avec le système partisan à bout de souffle. On remettra du sens dans la démocratie représentative en y remettant les voix du réel qui, trop souvent, laissent le suffrage à la merci des apparatchiks de tout bord.