Vers une nouvelle géographie politique des Etats-Unis ?

Les années d’élections présidentielles passent et se ressemblent, mais avec leur lot de petites nouveautés :

• 2008 a été le théâtre d’un conflit brutal et fratricide au sommet, non pas entre un républicain et un démocrate comme en 2000, mais au sein même du parti démocrate entre la fraicheur du charismatique Barack Obama et la machine implacable d’Hillary Clinton – l’investiture allait tout de même revenir soit à une femme soit à une personne noire, une première.
• De manière plus anecdotique, 2012 a été l’année du premier Mormon candidat du Parti républicain avec l’homme d’affaires Mitt Romney.
• Et 2016 semble être pour l’instant l’année des candidatures iconoclastes comme Donald Trump ou, dans un registre très différent et certainement plus intéressant, Bernie Sanders.

 

Hormis ces coups d’éclat, des tendances lourdes sont à l’œuvre dans la géographie politique des Etats-Unis depuis l’an 2000 et la difficile élection de George W. Bush :
• Les Etats-Unis sont plus que jamais divisés entre républicains et démocrates et cette opposition majeure cache une multitude de fractures (ethniques, politiques, sociales, territoriales,…)
• Les Etats-Unis se droitisent, même si une politique assez à gauche est menée au plus au niveau par Obama en dépit des obstructions d’un Congrès très conservateur. Au sein de la droite comme de la gauche, les extrêmes progressent, témoin d’une déconnexion entre les bases partisanes et l’establishment des partis.
• Enfin, suite à la pression démographique des Hispaniques et la radicalisation des WASP vers la droite, la géographie tourne non seulement à l’avantage des démocrates, mais pourrait changer drastiquement d’ici quelques décennies.
Le cycle électoral commencé à l’an 2000 pourrait se terminer lorsque l’influence du vote latino et la radicalisation des populations auront atteint un seuil critique :
• L’augmentation du poids électoral des Latinos est déjà pleinement engagé dans les Etats limitrophes aux Mexique (cf. episode 3 et le cas du Nouveau-Mexique) – la Floride reste un cas particulier car une partie des immigrés cubains prônaient une ligne dure vis-à-vis du régime castriste, la rendant plus encline à soutenir des républicains (les candidats républicains Ted Cruz et Marco Rubio sont d’origine cubaine).
• Le basculement vers la droite se confirme dans des Etats du Midwest et certains du Nord-est, en réaction à la plus grande part des minorités aux Etats-Unis et à la radicalisation des populations blanche.

 

Ainsi, la géographie électorale dans une vingtaine d’années pourrait ressembler à ceci :

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Les Républicains ont besoin des Latinos car la première tendance (le vote des Hispaniques) semble être plus prégnante que la deuxième (la radicalisation des WASP). Afin de convaincre plus d’Hispaniques à joindre leur plate-forme politique, ils doivent parler à ceux qui sont sensibles aux thèmes sociétaux chers aux catholiques latinos (avortement, mariage homosexuel, place de Dieu dans la politique), tout en modérant la rhétorique anti-immigrés (comme le candidat Marco Rubio qui stigmatise les immigrés illégaux vis-à-vis des immigrés réguliers).

Le parti démocrate ne doit de son côté pas s’aliéner les votes des WASP les plus pauvres en les convaincant que leurs politiques sont réalisées en leur faveur. En se positionnant comme l’ardent défenseur des minorités, le parti risque d’oublier d’autres groupes comme cette population blanche précarisée. En effet, la gauche américaine tombe souvent dans le travers de considérer les Blancs dans leur ensemble comme une population favorisée. Or il existe de fortes inégalités au sein de cette catégorie. Ainsi, en se focalisant sur les inégalités de richesse, Bernie Sanders semble toucher un grand nombre de personne car ces idées transcendent la seule question raciale.

En revanche, si les positions se crispent et si cette configuration se confirme, une période de division politique encore plus radicale des Etats-Unis pourrait prendre place. La géographie électorale proposée par la carte ci-dessous simule la radicalisation des Blancs et la diminution de leur poids d’une part, et l’augmentation des Latinos d’autre part. Dans cette configuration les Etats de la région des lacs et moins urbanisés de la moitié nord du pays (avec l’exception du Vermont) se tourneraient vers les Républicains. Les Etats urbanisés de la moitié nord continueront à voter démocrate (Etat de Washington, Illinois avec Chicago, New-York, Washington et les Etats sur lesquels s’étendent leurs banlieues ou périphéries). Mais les Etats frontaliers avec le Mexique seront fortement ancrés dans le camp démocrate, dont un doté du deuxième plus grand nombre de grands électeurs. Le seul swing state restant serait éventuellement la Floride.

De plus, ces Etats qui votent démocrates pourraient avoir plus de grands électeurs lors des prochains scrutins présidentiels. Tous les dix ans se tient un recensement de la population des Etats-Unis, qui sert de base à la fixation du nombre de représentants que chaque Etat envoie au Congrès, et ce en fonction du poids de chaque Etat dans la démographie du pays.

Cette division serait, cette fois-ci, plus radicale et pourrait mettre à mal la stabilité du pays. Les Etats qui voteraient démocrates seraient essentiellement les territoires annexés après la guerre américano-mexicaine. Deux cents ans après ce conflit qui reste un drame national pour le Mexique, l’histoire pourrait revenir à grand pas : les républicains pourraient alors aller encore plus loin et stigmatiser ces Etats beaucoup plus qu’ils ne le font actuellement avec ceux qui sont à majorité démocrate (comme en témoigne l’exemple de Ted Cruz qui a fustigé en débat les valeurs libérales de New York), car ils sont géographiquement concentrés près de la frontière. Il se pourrait que le clivage nord-sud qui avait mené à la Guerre de Sécession (1861-1865) se transforme en un clivage est-ouest, avec une population de plus en plus « hispanisée » face à des Etats blancs reclus sur eux-mêmes.