LE PLUS. Un « rapport malade à la femme, au corps et au désir » dans le monde arabo-musulman. C’est en ces termes que Kamel Daoud a tenté d’expliquer l’origine des violences de Cologne dans la nuit du Nouvel An, dans sa tribune publiée dans « Le Monde ». Traité d’islamophobe par 19 chercheurs, toujours dans « Le Monde », l’intellectuel ne regrette rien. Julien Bréa, lui, invite à respecter l’écrivain.

Kamel Daoud est un grand écrivain et un journaliste algérien à la plume acérée. Le voyageur étranger qui s’intéresse à l’Algérie et tombe sur ses chroniques dans le « Quotidien d’Oran » découvre des paroles très dures contre son pays, mais aussi contre les bigots, les hypocrites et les mauvais régnants de toutes les nationalités.

 

Kamel Daoud a le verbe d’un amoureux de sa terre, mais un amoureux déçu. C’est un intellectuel algérien qui dit des choses parfois désagréables à son pays, mais toujours pour son bien.

 

L’attitude droite et cohérente de Kamel Daoud

 

Quand Daoud a écrit « Meursault : contre-enquête », et qu’il en a ensuite fait la promotion en France, il est resté fidèle à lui-même. Il nous a parlé de sa quête littéraire, mais ne s’est pas privé de dire au public français ce qu’un algérien du XXIe siècle pense de la France, de la beauté de sa langue et de son territoire mais aussi des exactions et autres tortures commises pendant la colonisation. Cette attitude droite et cohérente donne du corps à son écriture et rend sa parole plus intéressante encore.

 

Entre autres écrits, Kamel Daoud a décidé de réagir aux agressions sexuelles de Cologne. Usant de son privilège d’écrivain désormais international, il livra dans des journaux italiens, français et américains son diagnostic sans concession sur la question sexuelle dans les pays arabes, dont Cologne aurait semble-t-il été un échantillon représentatif.

 

Dans un débat globalisé les coups partent vite, et la réponse des universitaires français reprochant certains biais de la tribune de Daoud était tout aussi sévère que le texte initial. Duel au sommet, qui s’est vite transformé en bataille de tranchées.

 

De Brice Couturier à Manuel Valls en passant par les Femen

 

D’un côté, une coalition surprenante est intervenue en soutien de Daoud, allant du chroniqueur Brice Couturier au Premier ministre Manuel Valls, en passant par le collectif féministe les Femen.

 

On a parlé d’une « double fatwa » contre lui, accordant ainsi beaucoup de crédit au post Facebook d’un prédicateur salafiste de seconde zone, que la justice algérienne vient d’ailleurs de condamner à trois mois de prison ferme pour ses propos.

 

De l’autre, différents spécialistes maintiennent que Daoud sert « d’idiot utile » aux plus mal intentionnés, qui n’ont pas sa cohérence d’ensemble, mais se saisissent de tout ce qui permet de servir leur discours sur ce fameux « problème musulman ».

 

Le 26 février, « Le Monde » siffle le match nul, parle de « défaite du débat ». C’est sans doute vrai mais l’explication est un peu courte.

 

L’écrivain aurait pu mieux faire 

 

Dans ce débat, Kamel Daoud ne s’appartient plus, il sert, de part et d’autre, d’étendard à des commentateurs en réalité engagés dans d’autres batailles, pour les droits des femmes, pour la rigueur scientifique, pour la critique de l’islam, pour la défense de la liberté de conscience des Musulmans en Europe.

 

Respecter l’écrivain, c’est lui reconnaître le droit d’écrire ce qu’il pense sur Cologne, mais c’est aussi critiquer sa plume quand on la juge excessive ou maladroite.

 

En l’occurrence, on peut regretter que le collectif d’universitaires soit tombé sur Daoud comme s’il s’agissait du porte-parole d’on ne sait quelle organisation. L’écrivain écrit et c’est sa liberté. Mais on peut également regretter que Kamel Daoud se soit mis dans la position de flatter ceux qui, sous prétexte qu’ils n’aiment pas le mot islamophobie, refusent de voir la montée profonde du sentiment anti-musulman.

 

Daoud aurait peut-être pu éviter cette situation en publiant en premier lieu sa chronique dans un journal algérien, ou à la rigueur arabe. Ecrire aux principaux concernés par son texte aurait été plus cohérent.

 

Daoud a repris ses droits sur sa plume 

 

Kamel Daoud a sans doute compris le piège dans lequel il tombait puisqu’il a décidé de se retirer partiellement du jeu en cessant son activité de journaliste pour se concentrer sur l’écriture. Ses écrits depuis le début de la polémique confirment son talent et son envergure littéraire. Daoud a repris ses droits sur sa plume, et il ne peut que s’en féliciter.

 

Cette énième polémique sur l’islam, les Arabes, les Lumières, et notre avenir, est toutefois pleine d’enseignements. Elle montre, une fois de plus, que nos élites éditoriales françaises s’engouffrent vite dans des combats sans en saisir tous les enjeux, à commencer par la difficulté de la position du principal intéressé.

 

Les soutiens reçus sont en effet à double tranchant pour un auteur algérien qui lutte dans son pays contre les intolérances en tout genre. Soutenir Daoud, ou simplement reconnaître sa liberté d’expression, c’est se garder de tendre la perche à ceux qui veulent l’accuser de traîtrise chez lui.

 

Gardons-nous d’être les Français qui coopteraient un auteur (algérien) qui ne fait que déclarer son indépendance d’esprit et d’écrit, sans rien renier de son lien à la terre qui l’a vu naître.

 

Nous avons tout à y gagner

 

Soutenir Kamel Daoud, c’est plutôt inviter plus d’auteurs étrangers, notamment maghrébins, qui pourront nous raconter leur pays sans nous dire seulement ce qui nous y fait plaisir, au lieu de faire défiler les pseudo-experts du monde arabe qui vivent à Paris.

 

Par effet de style, Kamel Daoud parlait de sexualité en « terre d’Allah », c’est son droit, mais ceux qui, en France, s’intéressent sincèrement à la question du corps dans les pays arabes devraient plutôt lire les enquêtes de Shereen El Feki, ou de Pierre Daum. Ce serait moins réducteur que le drame de Cologne, et sans doute plus efficace pour trouver des solutions.

 

Tout en continuant à nous enivrer avec la plume de Kamel Daoud, nous pourrions ainsi sortir des catégories réductrices et apprendre à mieux connaître les bouleversements en cours chez nos cousins méditerranéens. Nous serions ainsi mieux armés pour lutter contre la bigoterie chez nous, et nous soutiendrions plus concrètement ceux qui luttent contre elle chez eux.

 

Cette meilleure connaissance de nos voisins nous permettrait peut-être d’avoir un débat public français moins caricatural, moins violent aussi, et qui nous élèverait collectivement au lieu de nous cliver sans cesse.