Une potentielle victoire de Marine le Pen à la présidentielle de 2017 était il y a encore peu difficile à imaginer, tant le “plafond de verre” des institutions de la Vème République semblait protéger la France de cette éventualité. Toutefois, les conséquences du quadripartisme, l’incertitude et la confusion qui règnent actuellement autour de ce scrutin ainsi que sa base électorale forte et la potentielle “abstention différenciée” au second tour, rendent aujourd’hui sa victoire envisageable.

La victoire de la candidate frontiste serait sans doute suivie par une période troublée avec de nombreuses manifestations et une onde de choc pour l’ensemble des responsables politiques. Marine le Pen pourrait utiliser cette période pour asseoir son autorité en utilisant très largement les importants pouvoirs présidentiels prévus par la Constitution de la Vème République. En cas de troubles majeurs, que le Front national ou des mouvements identitaires proches de lui pourraient susciter ou attiser en vue des élections législatives, l’utilisation de l’article 16 de la Constitution (relatif aux pleins pouvoirs) ne serait pas à exclure, même si la durée limitée peut être défavorable à Marine le Pen (le Conseil constitutionnel peut, après saisine par 60 parlementaires, y mettre fin après 30 jours). Cependant, selon la date de déclenchement, cette durée pourrait suffire au pouvoir frontiste, afin de souder par la peur un maximum d’électeurs autour d’une future majorité parlementaire surprise dans un scénario très « poutinien » ou « erdoganien » de démonstration de force face aux quartiers populaires.

Le programme économique de Mme le Pen rend difficile la conclusion d’un accord de gouvernement entre le FN et LR. Toutefois, lors du débat du 4 avril, Marine le Pen a tenu à se rapprocher, sans doute déjà en vue du second tour, du programme de François Fillon en mettant en avant une baisse de la fiscalité pour les petites et moyennes entreprises. La Présidente le Pen bénéficierait donc sans doute, dès l’entre-deux tours, d’une minorité de ralliements issus de la droite dite “classique”. Sur le plan électoral, Marine le Pen pourrait bénéficier du renfort d’un électorat « dégagiste » de droite, qui se dit anti-système mais qui est affolé par la percée de Jean-Luc Mélenchon et le « péril rouge ».

Les annonces déjà faites par la candidate sur son potentiel gouvernement[i] laissent à penser que plusieurs personnalités de droite pourraient y avoir une place importante. Le scénario d’une majorité même relative du seul FN à l’Assemblée nationale paraît difficile à envisager tant de larges parties du territoire sont encore hostiles au FN. Par exemple, il est peu probable qu’une seule des 18 circonscriptions de Paris soit conquise par le FN, cette difficulté existant également en Bretagne ou dans une partie du Sud-Ouest aquitain. Les élections législatives seraient donc sans aucun doute extrêmement tendues et risqueraient d’aboutir à une courte majorité relative pour Le Pen et une partie de la droite prête à gouverner avec elle. On s’orienterait alors vers une coalition brune-bleue assez instable avec un gouvernement qui serait mis à l’épreuve dès les premiers votes et notamment dès le vote du budget.

En vue des élections législatives, la Présidente le Pen pourrait chercher des ralliements importants à droite :

  • Le poste de Premier ministre pourrait être confié à une personnalité de droite comme Gérard Longuet (ancien ministre de la Défense de M. Fillon), Philippe de Villiers, Thierry Mariani (ancien ministre des Transports de M. Fillon) ou Claude Guéant.
  • Thierry Mariani serait également dans la course pour le Quai d’Orsay.
  • D’autres personnalités de la droite forte et de la droite populaire comme Eric Ciotti, Guillaume Peltier (cofondateur de la Droite forte), Geoffroy Didier (cofondateur de la Droite forte) , Henri Guaino, Nadine Morano ou Lionnel Luca (député des Alpes-Maritimes) pourraient rejoindre l’équipe gouvernementale.
  • Nicolas Dupont-Aignan pourrait aussi obtenir un ministère, dont le périmètre dépendra de son score du premier tour, en échange de son soutien au second tour de la présidentielle.
  • Enfin, l’ex-conseiller de Nicolas Sarkozy, Patrick Buisson, pourrait retourner à l’Elysée ou dans un ministère, tout comme des cadres du micro-parti “Sens commun” aujourd’hui proche de François Fillon.

Toutefois, en cas de courte victoire et en vue de recherche d’unité au sein de son parti, Marine Le Pen serait aussi obligée de nommer des fidèles et des “frondeurs” internes à des postes important, ainsi que des représentants de la « droite hors les murs » notamment :

  • Le ministère de l’Intérieur pourrait être confié à David Rachline (directeur de campagne de Le Pen) ou à Steeve Briois (maire de Hénin-Beaumont).
  • Ce dernier pourrait également être nommé à Bercy où il pourrait être en concurrence avec Nicolas Bay (député européen FN).
  • Le ministère de la Justice semblerait être acquis à Gilbert Collard, toutefois ses relations tendues avec plusieurs cadres du FN pourraient l’écarter de ce poste au profit d’une personnalité expérimentée comme Jacques Bompard (maire Ligue du Sud d’Orange dans le Vaucluse), contrairement aux annonces de Marine Le Pen.
  • Marion Maréchal-Le Pen devrait, au nom du “rassemblement” au sein du parti, également obtenir un ministère et serait pressentie pour prendre l’Éducation ou les Affaires sociales.
  • Des surprises sont sans doute à prévoir avec la nomination de personnes peu connues du grand public mais qui ont des réseaux importants notamment dans les régions ou au Parlement européen.

Il est également possible d’envisager que, dans un premier temps, des cadres importants du FN comme Florian Philippot ne soient pas dans le dispositif gouvernemental afin de préparer les élections législatives, garantir l’unité du parti et mener les campagnes pour les référendums prévus dans le programme du FN.  En effet, M. Philippot est l’inspirateur de la politique économique actuellement  proposée par Mme Le Pen, celle-là même qui empêche la conclusion d’un accord avec LR. Ainsi, face à la nécessité pour la Présidente Le Pen d’attirer vers elle la frange radicale de LR, elle pourrait renoncer aux orientations économiques prônées par Florian Philippot et donc écarter ce dernier. Ainsi, le FN pourrait abandonner son discours “social” pour gouverner avec la droite. Il est donc à craindre de fortes tensions sociales provoquées par un monde salarial qui se sentirait profondément trahi. Parallèlement, les députés FN fidèles à la ligne Philippot pourraient progressivement se constituer en “frondeurs” faisant courir un risque sérieux sur la pérennité de la future majorité.

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