par Mehdi Mahammedi-Bouzina

Les 11 et 18 juin prochains, les Français vont élire les 577 députés qui constitueront l’Assemblée nationale. Effet du renouvellement souhaité par les électeurs et entrée en application de la législation sur le non-cumul obligent, l’Assemblée nationale comptera de nombreux députés qui vont découvrir les arcanes du palais Bourbon à l’occasion de cette XVème législature de la Vème République. L’élection présidentielle a vu la victoire d’Emmanuel Macron, ovni politique face à la candidate de l’extrême-droite, Marine le Pen, l’obtention par Jean-Luc Mélenchon d’un score historiquement haut pour un candidat situé à la gauche PS et l’élimination au premier tour des deux partis de gouvernement, à savoir le Parti socialiste et Les Républicains. Si le premier cité joue sa survie à l’occasion du scrutin législatif, le second est d’ores et déjà dans une optique de réorganisation en vue de la reconquête. Ainsi, selon l’expression consacrée, le champ politique français est en pleine « recomposition ». Si la configuration de l’Assemblée nationale au lendemain du 18 juin est relativement prévisible, son évolution au cours du quinquennat l’est moins. Surtout, lorsque l’on tente, comme c’est le cas ici, d’envisager cette évolution, il convient d’observer une relative modestie. En effet, la précédente mandature a démontré à quel point les scénarios prédictifs peuvent voler en éclats.    

Le fait majoritaire propre à la Vème République renforcé par la réforme constitutionnelle relative au quinquennat conduit à ne pas douter que le gouvernement Philippe sera largement majoritaire à l’Assemblée nationale. Ce fait majoritaire est en outre renforcé par la profonde envie de renouvellement manifestée par le corps électoral. Les candidats LREM bénéficieront également de la séquence diplomatique menée par le Président Macron qui est objectivement plutôt réussie. Cependant, « l’affaire Ferrand » risque d’atténuer le triomphe annoncé. Ainsi, pour jauger du succès de LREM lors du prochain scrutin, il faudra comparer le nombre de députés du groupe majoritaire avec celui des différents groupes parlementaires majoritaires de début de quinquennat. En 2002, le groupe UMP comptait 365 députés (en comptant les apparentés). En 2007, suite à « l’affaire de la TVA sociale » soulevée par le PS dans l’entre-deux-tours des législatives, le groupe UMP comptait 320 députés, en légère baisse. Enfin, en 2012, on dénombrait 280 députés socialistes, auxquels il faut cependant ajouter les députés des partis alliés, dans le cadre d’un accord électoral avec le PS, pour former une majorité de 331 membres.

La majorité parlementaire sera donc constituée d’un immense marais centriste qui réunit un arc allant des socio-démocrates à la droite modérée, en passant par les socio-libéraux et les démocrates-chrétiens. Il convient de souligner, à ce titre, que la pratique du pouvoir français va ainsi se rapprocher de la pratique allemande de la grande coalition, qui est aussi celle qui prévaut au parlement européen.

Largement majoritaire à l’Assemblée nationale, le gouvernement Philippe ne devrait pas rencontrer de difficultés majeures, au moins dans les premiers mois du quinquennat, pour faire adopter ses textes. En revanche, l’enjeu pour le gouvernement sera de maintenir une cohésion au sein du groupe de députés LREM et d’éviter une scission entre une aile droite et une aile gauche. La popularité de l’exécutif, des scores satisfaisants lors des élections intermédiaires, ainsi que l’obtention de résultats positifs sur le front de l’emploi et des finances publiques sont incontestablement des éléments suffisants pour maintenir une cohésion à l’Assemblée nationale. Mais le gouvernement devra également trouver des modalités pour associer sa majorité parlementaire et éviter la frustration d’un groupe qui servirait de caisse-enregistreuse au gouvernement, voire pire, à l’Elysée et à Matignon. En effet, les premiers éléments relatifs à la pratique du pouvoir du Président Macron, à savoir la mise en place d’un « spoil system » dans l’administration et de cabinets ministériels réduits, à l’exception de celui du Premier ministre, laissent présager que beaucoup de décisions seront prises par le couple Macron/Philippe en liaison avec l’administration.

Toutefois, même en cas de dégradation de la popularité de l’exécutif, plusieurs éléments viennent modérer le risque d’une explosion de la majorité en cours de quinquennat. Tout d’abord, la fronde parlementaire socialiste lors de la précédente mandature n’aura finalement bénéficié à aucune des parties légitimiste ou frondeuse. Cette expérience peut donc servir de répulsif pour maintenir la force du groupe parlementaire. Ensuite, force est de constater que cette majorité centriste présente une grande cohérence idéologique autour d’une ligne sociale-libérale pro-européenne. De plus, la faiblesse numérique de l’opposition risque de rendre impossible, pour un éventuel sous-groupe de gauche, de s’allier avec un groupe PS voire LFI d’une part, ou pour un éventuel sous-groupe de droite, de s’allier avec un groupe LR d’autre part, pour faire tomber le gouvernement. C’est d’ailleurs l’écueil auquel les frondeurs avaient été confrontés lorsqu’ils tentèrent de mettre en échec le gouvernement Valls et de contraindre le Président Hollande à cohabiter avec une majorité de gauche alternative. Enfin, et c’est peut-être là la raison la plus puissante, une proportion relativement importante des députés LREM seront des primo-élus qui vont découvrir la pratique du pouvoir à l’Assemblée nationale et qui tireront principalement leur légitimité de la victoire d’Emmanuel Macron au scrutin du 7 mai dernier. Il risque donc d’être délicat pour ces députés d’organiser une fronde. A titre d’exemple, il convient de rappeler que le leader de la fronde, Christian Paul, est député de la Nièvre depuis 1197 et donc un élu expérimenté.

Face à cette majorité centriste, quelle est la configuration attendue de l’opposition ?

Le scénario le plus probable porte sur un premier groupe d’opposition, constitué des députés Les Républicains, qui compterait entre 150 et 200 membres. Derrière ce groupe principal d’opposition, La France insoumise, le Front national et le Parti socialiste devraient compter un nombre de députés relativement comparable, avec cependant un groupe plus réduit pour le Front national tant il continue d’avoir des difficultés à franchir la barre des 50% quel que soit le type d’élection.

Autant les blocs formés d’une part par La France insoumise et le Front national seront dans une opposition franche et assumée, autant il faudra scruter, au soir du 18 juin, la composition des groupes LR et PS. Ces groupes risquent en effet de comprendre des députés en opposition avec le gouvernement et des députés entendant faire partie d’une majorité présidentielle.

A ce titre, le groupe PS est en danger si par exemple il comptait une trentaine de députés et qu’une moitié d’entre eux entendait rejoindre la majorité présidentielle. L’autre moitié pourrait alors former un groupe de gauche affirmée avec la France insoumise. Le Parti socialiste se retrouverait alors en danger de mort. La comparaison avec la situation de 1993 est souvent évoquée pour relativiser la situation du PS. Cependant, en 1993, ce parti avait connu une sévère défaite mais qui s’était accompagnée d’un score historiquement haut des partis de droite classiques (UDF/RPR). Ainsi, aucune force susceptible de remplacer le PS n’avait émergé, il s’agissait d’une simple défaite, simplement beaucoup plus sévère qu’à l’accoutumé. Dans le cas présent, le PS est débordé par deux nouvelles forces qui occupent chacune une portion de son spectre idéologique : la France insoumise pour l’aile gauche et LREM pour l’aile droite. Le PS pourrait alors se tri-partitionner entre une branche écolo-socialiste proche des thèses portées par Benoît Hamon lors de l’élection présidentielle, une branche libéral-autoritaire proche de la ligne politique de M. Valls et une branche socialiste classique à équidistance de M. Mélenchon et de M. Valls.

En revanche, le groupe LR ne saurait être en danger. Il enregistrera sans doute quelques défections individuelles liées à la volonté de M. Macron de faire exploser la droite, mais celle-ci, première force d’opposition à LREM et présente en masse dans les exécutifs locaux, se mettra immédiatement en configuration de reconquête avec en ligne de mire l’élection présidentielle de 2022. Le groupe parlementaire tentera alors sans doute de porter une opposition de droite dure aux projets du gouvernement Philippe et surtout d’attirer vers lui la frange la plus à droite du groupe LREM afin de provoquer à terme l’explosion du groupe. Il tentera également de capitaliser sur les mécontentements que pourrait engendrer l’exercice du pouvoir du Président Macron.

Si le Front national réussit à constituer un groupe, il lui servira sans aucun doute à porter dans l’hémicycle ses thèses, mais il lui permettra aussi de former ses cadres, à savoir aussi bien les députés élus que les collaborateurs du groupe.

De son côté, la France insoumise tentera de porter la voix de la gauche traditionnelle et notamment de celle qui s’est cristallisée lors du mouvement social anti-loi Travail. Cependant, étant donnée son effectif faible, il ne devrait pas peser, autrement qu’à la tribune, sur le travail parlementaire. Le risque est donc que cette opposition de gauche ne s’appuie essentiellement pour exister sur un mouvement social relativement dur à l’image de celui a vu le jour lors de l’adoption de la loi Travail par la précédente majorité.

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