Par Jolan Remcsak pour point d’aencrage

Attention spoilers

Le moment tant attendu par tous les fans de Game of Thrones est enfin arrivé : la rencontre entre deux des personnages principaux, Jon Snow et Daenerys Targaryen (le troisième étant Tyrion Lannister également présent).

Cette rencontre est une confrontation politique radicale, où la profonde divergence des intérêts cache une opposition franche entre deux conceptions de l’individualisme et du monde, non sans rappeler les clivages dans nos propres sociétés contemporaines.

L’héritage et le mérite

Daenerys Targaryen, tout en majesté, accueille un Jon Snow qu’elle veut écraser par un cérémonial à la hauteur de ses accomplissements et de son nom. Ses titres sont longuement énumérés par sa servante Missandei. Pour la première fois, les réalisateurs de la série ont utilisé l’humour pour souligner l’immense décalage. Jon Snow à la fois indifférent et quelque peu gêné se tourne ensuite vers le seigneur qui l’accompagne pour qu’il fasse une annonce improvisée et très laconique, comme le voudrait un usage dont le jeune roi est peu familier.

Un “clash” entre une self-made woman et un self-made man.

Daenerys est clairement dans l’hubris (ou ego trip dans le langage urbain américain). Elle est dans une approche « top-down » où son nom dynastique et le caractère exorbitant de son parcours lui donnent la légitimé pour servir son idéal de progrès (fin de l’esclavagisme, brassage culturel, bien-être du peuple). La seule foi qu’elle a est envers « elle-même », condition de toute réalisation et élément caractéristique d’un individualisme à l’américaine. Cette foi en soi est érigée en principe absolu, au-dessus de toute autre croyance.

A l’inverse, Jon Snow, imperméable aux apparats et obstiné (comme tout Nordien qui se respecte) à défendre les vivants, est dans l’humilité, dans une philosophie inconsciemment « bottom-up ». Il n’a pas de titre à rallonge. Ces grandes réalisations sont énumérées indirectement par Ser Davos, alors que Khaleesi ne s’est pas privée de relater son parcours non sans fierté. Ser Davos est même tu par Jon Snow lorsqu’il fait allusion à sa résurrection, une victoire sur la mort dont Daenerys ne peut se targuer. Enfin, par deux fois, Jon Snow a été choisi comme leader alors qu’il n’avait ni la noblesse de son nom (certes bâtard d’une grande famille) ni ses prouesses extraordinaires (qui l’ont parfois desservi). Ce sont les idéaux auxquels il croit qui l’ont fait roi du Nord. Alors que Daenerys a façonné son destin pour un but précis qu’elle croit juste (ou plutôt auquel elle donne un caractère juste), Jon Snow suit et subit son destin pour la réalisation de ce qu’il croit juste sans se soucier de son propre devenir.

Ce fossé est perceptible dans le mode de gouvernement du roi du Nord et de la prétendante au trône des Sept-Couronnes. Si Daernerys Targaryen a subi de terribles épreuves pour arriver ici, son mode de fonctionnement et de prise de décision reste classique. Un monarque absolu éclairé par sa personne et ses conseillers règnent par la double légitimité de sa bienveillance et de son nom, comme toute monarchie héréditaire. A l’inverse, le Nord, dans la tourmente dynastique après la fin brutale du long règne des Stark et la fin de l’usurpation des Bolton,  a recours à l’élection de son souverain. D’un côté, Sansa Stark, qui est une femme mais qui a le nom pour restaurer la famille historiquement à la tête du royaume. De l’autre Jon Snow, un homme, qui a le mérite d’avoir remporté la victoire (bien que sauvé par un allié inattendu), mais qui est un bâtard sans prétention légitime au trône. Il rêvait d’en être roi mais n’a jamais pu le revendiquer. Proclamé roi, il accepte, très heureux, un titre qu’il voulait mais qu’il ne pouvait pas demander, n’ayant pas le bon nom.

La manière des deux monarques de prendre des décisions officielles marque bien cette différence majeure. Pour la dernière des Targaryens, elles sont prises de manière personnelle, dans le cadre d’un conseil restreint, ou dans une salle où elle trône en majesté. Jon Snow réunit les nobles du Nord et prend les décisions en les associant (en essayant de mieux parler et mieux convaincre après sa mésaventure en tant que Lord-Commandant de la Garde de la nuit). Ainsi, alors que Daenerys agirait selon les préceptes de Hobbes et de son Léviathan, Jon Snow se comporte avant tout comme un primus inter pares, un monarque presque à l’égal de ses vassaux qui l’ont fait roi, mais à qui appartient la prise de décision finale.

Une opposition de parcours… si américaine

Si monarchies héréditaires ou électives ne représentent plus la majorité des régimes politiques actuels, d’autres clivages nous interpellent.

Daenerys Targaryen, par son nom, rappelle la passion des Américains pour les familles, les dynasties, les noms qui ont rythmé la vie politique depuis le début de l’histoire politique du pays. En voilà plusieurs : John et John Quincy Adams, Theodore et Franklin Delano Roosevelt, les Kennedy, les Bush, les Clinton. Même récemment, Michelle Obama était vue comme une potentielle future candidate pour le parti démocrate. Si le nom peut crisper certains à Westeros, cette résonance fascine inconsciemment l’appétence du public américain. Il faut néanmoins garder en tête que rien a été gagné d’avance pour elle tant son parcours a été tumultueux.

A l’inverse, Jon Snow, certes bâtard d’une des grandes familles de Westeros, a connu son ascension alors que ni son nom ni sa condition ne pouvaient l’aider à accéder à sa fonction. On peut donc rapprocher son parcours à celui de Barack Obama : l’un est bâtard, l’autre métis, les deux ont fait leurs preuves pour s’assimiler à une certaine noblesse (mener la guerre, fonction historiquement réservée aux nobles pour Jon Snow et les études dans menées dans des universités de la Ivy League, notamment Havard, pour Barack Obama).

Une Lincoln féministe contre un Jackson bienveillant

Cette opposition se retrouve aussi dans l’histoire politique des Etats-Unis. Daenerys Targaryen, en libérant les esclaves, non seulement par conviction mais aussi par intérêt, se met dans les pas d’Abraham Lincoln qui a mené à son terme l’abolition l’esclavage (proclamée d’abord dans les Etats sécessionnistes avant un amendement de la constitution). Elle est lincolnienne par son attachement intangible au royaume des Sept-Couronnes, comme le premier président républicain (et très mal élu) l’a été avec la préservation de l’Union. La preuve en est que le refus logique de Jon Snow de s’agenouiller devant une inconnue équivaut pour elle a un acte de rébellion contre les Sept-Couronnes. Enfin, elle est intrinsèquement féministe, tant elle rappelle ses épreuves, ses viols comme une blessure dans un monde hostile aux femmes, sonnant comme une revanche.

De son côté, Jon Snow serait une version positive d’un Andrew Jackson. Si ce dernier a violé les traités avec les populations autochtones au nom de l’expansionnisme des Etats-Unis vers l’Ouest, le prétexte invoqué était la protection de ces populations face à l’industrialisation et au développement nécessaire des Etats-Unis. Jon Snow a entrepris la démarche inverse en tant que Lord Commandant de la Garde de la nuit en laissant passer les Sauvageons de l’autre côté du mur pour les protéger des marcheur blancs. Etait-ce un foedus ? Probablement. Il s’agit d’un traité, un accord entre les barbares de l’autre côté du limes de l’Empire romain qui permettait l’installation des peuples dans l’Empire en échange de la paix. Etait-ce une tentative d’assimilation comme le XIXe siècle en a tant connu ? Peut-être. Jon Snow a toujours considéré que la différence fondamentale entre les Nordiens et les Sauvageons… n’est que le mur entre les deux peuples. En revanche, on ne sait pas si les territoires laissés aux Sauvageons sont des réserves ou bien une première étape en vue de leur assimilation. De manière plus claire, Andrew Jackson partage avec Jon Snow plusieurs traits : ils se sont distingués à la guerre (guerre anglo-américaine, en particulier la bataille de la Nouvelle-Orléans), ils sont antiélitistes, et Andrew Jackson préférait des Etats fédérés plus forts face à un Etat fédéral prenant trop d’ampleur. Parallèle fort avec la défiance de Jon Snow face à un pouvoir qu’il ne connait pas auquel il devrait se soumettre.

Mondialiste contre nationaliste ?

Il s’agit du clivage le plus abondamment commenté de nos jours, en dépit de son caractère simpliste. En revanche, il apparaît de manière très évidente dans cette scène.

Daenarys Targaryen veut reprendre l’intégralité de son royaume. Dans la version anglaise, la couronne est aussi dénommée « realm », dans le sens du domaine où s’étend le pouvoir des Sept-Couronne. Cette notion pourrait se rapprocher de la notion d’imperium sous l’Empire romain qui indique que personne ne peut exercer le pouvoir qu’au nom de l’Empereur. Cela se traduit par la différence entre le titre de « gouverneur du Nord » (vassal) et « roi du Nord » (indépendant). Dans une transposition moderne voire caricaturale on pourrait comparer les Sept-Couronnes à l’Union européenne et l’indépendance du Nord à un Brexit.

Il est plus intéressant de remarquer le multiculturalisme incarnée et indirectement revendiqué de Daenerys face à un Jon Snow avant tout garant de la confiance que les seigneurs de son royaume ont placée en lui. Daernerys Targaryen est issue d’une famille originaire du continent à l’est, de l’antique empire Valyria, mystérieusement disparu. Aegon Targaryen et ses deux filles, installés depuis plusieurs générations à Peyredragon, ont conquis la plupart des Royaumes de Westeros. Elle parle le haut-valyrien depuis l’enfance. Sa première expérience de règne s’est passée à Meereen, ville du continent de l’Est. Elle y bouscule tradition en abolissant l’esclavage (pratique interdite à Westeros). Après de nombreuses péripéties, elle devient le leader du peuple nomade Dothraki. Eux et son armée de soldats « Immaculés » anciennement esclaves ont traversé la mer et sont arrivés pour la première fois à Westeros, que Daenerys n’a pas connu. Elle représente alors la mondialisation heureuse, le brassage des peuples et des cultures, ce qu’elle incarne et ce qui sert ses intérêts.

A l’inverse, Jon Snow n’est pas dans une revendication culturelle de son particularisme. Il est seulement roi du Nord et agit pour en tant que Nordien pour les intérêts des Nordiens. Etre Nordien est un état de fait et il n’a juste aucun mandat des Nordiens pour soumettre le royaume à Daenerys. Cette manière d’agir peut aussi se rapprocher d’un comportement libertarien américain : « Je ne vous connais pas » dit-il. Au-delà de la position qu’ils occupent, Jon Snow rappelle l’essentiel : l’allégeance est avant tout une histoire de confiance entre deux individus, un lien concret intersubjectif et non pas un droit abstrait perpétuel.

Une fascination mondiale

Voilà une tentative d’explication de la réelle fascination qu’il y a eu pour cette rencontre qui a fait des étincelles. Si cette opposition de style et de destin est forte, les similarités entre les deux personnages et les circonstances récentes vont pousser les deux protagonistes à s’allier. Réponse au prochain épisode !