Parler ensemble de ce qu’il se passe dans notre société. Voilà, schématiquement, le principe du débat public. Il est organisé autour d‘un principe simple : différents acteurs y prennent la parole pour exprimer des idées générales ou promouvoir la vision ou les intérêts de différentes parties du pays.

Seulement, il y a un problème : la parole n’est pas distribuée librement. Sur chaque sujet, des personnes obtiennent du temps de parole auprès des médias ou des institutions publiques, en fonction de différents types de légitimités, notamment pour « représenter » ce qui est perçu comme l’une des incarnations, des opinions ou des expertises sur le sujet.

La « banlieue » est souvent perdante à ce jeu de mise en forme de l’change et de l’information sur les grandes questions de notre époque. Malgré les très nombreux chantiers lancés sur le sujet, le débat autour des « banlieues » semble faire du sur-place, voire partir en arrière depuis les « émeutes » de 2005. Pourquoi une telle impasse ? Une des explications réside dans la manière dont on parle de la banlieue, qui nous empêche de faire progresser des solutions globales.

Il existe pourtant des solutions simples, nous en proposons 6 dans cette note :

1/ Mettre l’accent sur les territoires fragiles plus que sur les « banlieues »

2/ Utiliser les déplacements politiques pour des « chocs de normalité »

3/ Mettre en ligne un répertoire des projets qui fonctionnent en ZEP

4/ Soutenir les médias locaux

5/ Renforcer les dispositifs d’accès aux métiers de l’information

6/ Décentraliser les financements publics

Les retours de bâton

Il semble n’exister dans les représentations publiques sur les habitants des quartiers populaires que deux possibilités : être un « rescapé » ou un « délinquant ». La banlieue, ce sont soit des « sujets positifs », pour parler de réussites exemplaires, soit des reportages sur des questions sécuritaires. Si le débat public a besoin de faire intervenir des représentants de la banlieue pour l’incarner, cela conduit quasi-systématiquement à entretenir ces clichés et piéger ses « porte-paroles ».

L‘expression la plus spectaculaire et la plus dramatique des crises des quartiers étant la violence qui y existe, ce sont mécaniquement les sujets sécuritaires qui paraissent les plus « naturels » pour parler de la banlieue. Suite à plusieurs années de reportages sur le thème de l‘insécurité, une partie des animateurs du débat public se sont sentis contraints de « rééquilibrer » la discussion, et se sont ainsi fait fort d‘inviter dans l‘arène des « success stories », censées montrer que la violence n‘était pas une fatalité. Autrement dit, à grand renfort de volonté individuelle, « il y a de l‘espoir ». Ces histoires sont connues, ce sont celles de Djamel Debbouze ou d’Omar Sy, sollicités par les médias comme représentants éternels de la banlieue, même quand ils l’ont quitté il y a longtemps.

Ce traitement de la situation des quartiers populaires est dangereux car il provoque souvent un retour de bâton très violent pour les « banlieusards rescapés ». Lorsque le « bon », celui qui a « brillamment réussi », celui sur lequel une rédaction avait fait un reportage positif, déçoit, pète les plombs ou se révèle moins fédérateur que prévu, c‘est toute la banlieue qui plonge avec lui. Il incarnait beaucoup d‘espoirs et il les a trompés. Il a berné ceux qui le soutenaient et, au-delà de sa responsabilité individuelle, c‘est le poids des responsabilités qui lui incombaient en tant que porte-drapeau des banlieues qui s‘effondre sur ses épaules. Au moment de l’échec, on punit le «bon» et le renvoie symboliquement « là d’où il vient », c’est à dire de la banlieue, comme si dans cette zone géographique, l’échec devait être la norme.

Les exemples sont nombreux, qu‘il s‘agisse d‘Hatem Ben Arfa, Karim Benzema, ou plus récemment Mehdi Meklat. Dans des registres différents, ils ont d’abord été encensés, pour leurs performances propres, mais aussi, implicitement, parce qu‘ils incarnaient une certaine vision de la « banlieue qui réussit ». Puis, ils ont déçu et se sont retrouvés au milieu de tempêtes qui charriaient beaucoup plus qu’un jugement sur leurs travers individuels.

Le cercle vicieux

Chacun de ces épisodes de yo-yo médiatique amplifie la défiance des habitants des quartiers en question, qui s’estiment en permanence stigmatisés, quitte à mettre tous les médias et tous les acteurs institutionnels dans le même panier. Ces épisodes décrédibilisent au yeux d’autres parties de la population les efforts sincères de montrer ce qui existe dans les quartiers populaires au-delà de la violence. Chaque épisode entretient chez eux l’idée qu’on essaye d’embellir la « vérité » de ce qu’il se passe en banlieue.

Autrement dit, les « banlieusards » n’ont pas le droit à l’erreur car quand ils en commettent, c’est toute la « banlieue » qui est jugée, et le fossé entre ces habitants et le reste de la société s’élargit. Ce que l’on pensait être une initiative positive du débat public peut en réalité avoir l’effet inverse.

Les non-dits

La question qui nous paralyse est relativement simple : qu‘est ce qui détermine qu‘une personne peut « représenter » les quartiers populaires ? Il ne nous viendrait pas à l’idée de faire de François Fillon un représentant des habitants de la Sarthe, ni de Denis Baupin, ex-député de la 10e circonscription de Paris, le représentant des Parisiens. Pourquoi alors applique-t-on ce procédé à quelques joueurs de foot ? Parce que la représentation des banlieues est irriguée par deux confusions. 

1ere confusion : la banlieue étant une zone « à part », les individus qui y résident doivent l’être aussi. Dans les quartiers populaires, dans les périphéries urbaines, la République a mis en place des dispositifs prioritaires pour pallier des situations sociales et économiques critiques. Ces zones prioritaires visent à rétablir le principe d’égalité des chances pour les citoyens, et donnent les moyens à des habitants de réussir leurs projets. Pris dans les discours publics, la « ZEP » est cependant aussi devenue une zone à part, sorte de traduction administrative de la « banlieue », cet espace d’exclusion et d’exception. Les habitants des ZEP sont ainsi implicitement catégorisés comme des citoyens à part. Là encore, une mesure qui part d’une intention positive se traduit de manière contre-productive dans le débat public.

2ème confusion : « banlieue = immigration ». La première confusion s’entrechoque de plus en plus directement avec une deuxième forme d’exclusion symbolique. L’histoire française a produit une surreprésentation dans les quartiers en question de citoyens français d’origine étrangère et de personnes étrangères. Ce métissage implique que la mise à l’écart des quartiers dans les représentations collectives se mêle à la montée de la question identitaire. Les « minorités visibles » l’étant particulièrement dans ces quartiers, ils deviennent des points de fixations de ces débats. Les identitaires, qu’ils soient frontistes ou islamistes, ont surfé sur le statu quo et l’aggravation des crises économiques et sociales. Les premiers présentent la banlieue comme une zone « d’invasion croissante », les seconds comme un espace « d’oppression permanente », voire de reproduction d’un « système colonial ». Dans tous les cas, les banlieues sont renvoyées aux pays d’origine ou à la religion d’une partie de ses habitants.

Le glissement a été tel que les ZEP sont maintenant parfois envisagées comme les « frontières » de la République et de la Nation. Partant du thème des « banlieues perdues de la République », certains se servent de l’existence de foyer et de réseaux radicaux pour décrire les quartiers populaires comme des sortes de « Salafistan ». D’autres utilisent des situations objectives de discriminations pour nourrir la vision subjective d’une société française qui ostracise systématiquement les habitants des banlieues. L’Histoire coloniale et la recherche en sciences sociales sur la situation des personnes racisées sont instrumentalisées par des militants politiques qui veulent se grandir en se prétendant face à un « racisme d’Etat » et une « société d’apartheid ». De zones d’intervention prioritaire, les quartiers sont présentés de manière croissante comme des zones de combat. Les identitaires se servent de chaque occasion et incident pour nourrir leurs discours respectifs. Encore une fois, les habitants des quartiers populaires se retrouvent pris en étau entre leur individualité, la représentation de leur collectif, et les problèmes qui existent dans leur zone d’habitation.

Dans cette bataille de tranchées, les « bons banlieusards » sont évalués à la lumière de leur condamnation de la violence, de l’islamisme et de la démonstration de leur attachement à la France. Aurait-on l’idée de demander à un jeune scolarisé dans le lycée du centre d’une grande ville ce qu’il pense des « valeurs de la République » ? C’est la question qui a été posée par Laurent Delahousse aux jeunes actrices Oulaya Amamra et Déborah Lukumuena après qu’elles avaient reçu des récompenses aux Césars.

Là encore, ces situations ne sortent pas de nulle part et s’expliquent par la juxtaposition dans l’inconscient collectif de phénomènes qui n’ont pas toujours de liens directs entre eux, mais que les confusions évoquées plus haut tendent à mélanger dans le débat public : succession d’incidents entre jeunes et policiers, débats tendus sur la laïcité, attentats terroristes en France, séduction de jeunes français par l’idéologie djihadiste,…   

Parler de la normalité de la banlieue

Ce débat public ne laisse pas beaucoup de place pour refaire du lien social et du lien national. Or, les dispositifs mis en place par l’Etat fonctionnent tant bien que mal. Pas suffisamment, sans résultats spectaculaires ni assez rapides, mais ils produisent certains résultats et permettent un mouvement relatif entre les quartiers populaires et le reste de la société. Des habitants de zones considérées comme prioritaires parviennent à obtenir les mêmes « chances » et à s’en servir pour réussir dans différents domaines professionnels.

La dualité du discours public, qui a besoin de mettre en avant l’origine sociale d’une personne qui « est devenue une star » ou qui est « restée un délinquant », fait malheureusement largement disparaître du débat public ceux que les dispositifs prioritaires ont soutenu modestement mais réellement. L’origine sociale de ceux qui ont réussi « normalement » n’est plus visible. Ces personnes ne sont donc plus interlocutrices du débat public sur la « question des banlieues ». De surcroît, ces personnes refusent le plus souvent d’intervenir au sujet de leur parcours, car elles ne souhaitent pas être enfermés par leur origine, ni être des faire-valoirs.

Tout ce qui pourrait donner à voir la « normalité » de la vie dans les quartiers est invisible. Les rédactions illustrent rarement des informations sur la rentrée scolaire, la réforme de la sécurité sociale ou la solitude des personnes âgées par des reportages dans les quartiers populaires. La normalité ne fait jamais partie du discours public sur ces zones géographiques.

Il ne faut pas « banaliser » le traitement des quartiers car les problèmes à y résoudre ne sont pas banals. L’enjeu n’est pas ici de minimiser la dureté des questions posées en terme de sécurité, de normes sociales et culturelles. Point d’aencrage publiera d’ailleurs prochainement une note détaillant une série de propositions pour les territoires en difficulté. Pourtant, impossible de sortir le débat public de l’impasse dans laquelle il est, si on ne parvient pas à intégrer aussi les quartiers dans d’autres sujets que ceux qui les concernent particulièrement.

Les habitants des quartiers populaires ne sont ni meilleurs, ni pires que les autres Français. Ils sont différents les uns des autres, et surtout, ils n’ont pas à porter l’image de zones géographiques qui, au-delà du partage de difficultés sécuritaires et économiques, ne sont pas homogènes. Entretenir l’idée qu’il y aurait d’un côté les « banlieues » et de l’autre « la République », c’est abandonner par avance la mission républicaine. La fracture qui existe de fait dans les discours entre les Français « des villes » et « des campagnes » et ceux des « banlieues », la différence dans la visibilité, fragilisent la cohésion nationale et l’exigence d’égalité et de fraternité qui est celle de la République. L’extrême droite s’est emparée de cette fragilité et appuie dessus.

Il faut ainsi résister à la tentation de monter en épingle la réussite de quelques individus. Il ne faut plus non plus chercher un « porte-parole » d’une zone géographique. Il faut, au contraire, mettre massivement en avant les exemples de petites réussites en les incluant dans le récit des multiples réussites françaises dans un pays où les inégalités sont fortes.

Transformer notre débat public – Des solutions simples

1/ Mettre laccent sur les territoires fragiles plus que sur les « banlieues »: le critère central devrait être la capacité des pouvoirs publics à améliorer l’inclusion de territoires en difficulté sur le plan social, économique et sécuritaire. Il paraît plus pertinent de parler de territoires fragiles sur lesquels des moyens doivent être engagés et les formes du service public adaptées, qu’il s’agisse de territoires urbains ou ruraux. Les « banlieues » font souvent comme les « campagne » face à des situations similaires de chômage et de mauvais accès aux services publics.

2/ Utiliser les déplacements politiques pour des chocs de normalité : Le discours médiatique est en partie lié aux activités politiques et les responsables politiques pourraient ainsi être plus attentifs aux choix de leurs déplacements médiatiques. Ne pas réserver la visite à Aulnay-Sous-Bois ou Vaulx-en-Velin pour les propositions sécuritaires. Se déplacer plus souvent dans les quartiers populaires, pour cesser de créer un sentiment d’exception lorsque quelque chose y réussit, pour un choc de visibilité positive et de normalité. 

3/ Répertorier les initiatives qui fonctionnent dans les ZEP: A la manière du site lesexpertes.fr, qui a pour but de lister les spécialistes femmes qui peuvent être sollicitées dans leur domaine de compétence pour plus de parité dans les médias, il faudrait également envisager une base de données des initiatives soutenues dans le cadre des zones prioritaires. Le choc de visibilité positive commence par donner accès aux médias aux initiatives modestes qui existent et qui réussissent. De cette manière, on participe à la création d’un nouveau biais : ce n’est plus la localisation géographique qui donne de la visibilité, mais bien la réussite.

4/ Soutenir les médias locaux: Cette visibilité, cette normalisation, passe aussi par le développement de l’information depuis ces zones géographiques. Il conviendrait de créer un réseau de journalistes, installés dans des quartiers populaires, chargés de couvrir l’actualité de ces quartiers pour les habitants mais aussi pour « l’extérieur ». Ce réseau serait constitué de personnes qui effectueraient une sorte de Service civique médiatique, rémunéré par l’Etat qui assurerait aussi leur formation. A la manière dont le Bondy Blog a aujourd’hui une voix sur la scène médiatique, il convient de donner de multiples autres voix à ces zones géographiques peu visibles, pour que différents prismes existent.

De la même manière que l’on a fait de certains individus des « représentants » des quartiers populaires, faire du Bondy Blog le « porte-parole » des banlieues est forcement contre-productif. Il faut donc que ces initiatives soient plurielles. Le principe de réunir des médias associatifs a déjà été envisagé en 2007 avec l’association Presse et Cité. Dix ans plus tard, force est de constater qu’aucun de ces médias n’a de poids sur la scène médiatique. Un nouveau dispositif permettrait de faire travailler des individus réunis par un réseau national et cela conviendrait mieux à la façon dont l’information se produit et se diffuse aujourd’hui, à travers les réseaux sociaux.

5/ Renforcer les dispositifs d’accès aux métiers de l’information: S’il faut soutenir l’émergence de voix plurielles, il faut également favoriser la pluralité au sein des rédactions nationales. Du fait du système de sélection à l’entrée des écoles de journalisme reconnues par la profession, les étudiants issus de quartiers populaires sont peu ou pas représentés. Pour renouveler le regard des rédactions, et donc l’image projetée dans le débat public de ces quartiers, il faut des journalistes qui connaissent le terrain. Il ne s’agit pas de cantonner des jeunes journalistes issus de quartiers populaires à la couverture de l’actualité de ces zones géographiques, mais de favoriser la pluralité d’opinion au sein des rédactions, de favoriser la pluralité d’origines sociales. Le principe de la classe préparatoire aux concours de journalisme « La Chance aux concours », réservée aux étudiants moins favorisés, est un dispositif qui a fait ses preuves. Cependant, il est insuffisant face à l’importance de la distorsion du débat public sur la question des « banlieues ». Il faut généraliser ces dispositifs qui permettent à des jeunes de construire un réseau, d’avoir les informations adéquates sur le fonctionnement des formations et sur le marché du travail, et d’avoir, face aux concours, les mêmes chances que les autres.

6/ Décentraliser les financements publics: la notion de quartier populaire est intimement liée aux financements attribués dans le cadre de la politique de la ville et de la politique de prévention de la délinquance. Ces financements sont décidés de manière centrale, par l’Etat. Un élu local doit donc, pour obtenir des financements, parler de «ce qui ne va pas» sur son territoire. Il peut contribuer ainsi à la stigmatisation de sa zone de travail dans le débat public. Si un élu montre le potentiel de son territoire, il n’aura pas les financements nécessaires. Décentraliser le processus et attribuer des sommes aux autorités locales pour qu’elles puissent elles-mêmes faire les choix, permettra d’être plus efficace et moins stigmatisant.

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Le discours doit et peut changer. On ne règle rien en jouant sur les mots et en ajustant la sémantique. Ces mesures ne remplaceront ainsi pas les actions concrètes (politique de la ville, d‘éducation, notamment civique, de l’emploi, surtout pour les jeunes, de la formation pour briser les jeux d’insiders/outsiders, le renouveau de la démocratie locale en aménageant le droit public, des appels à projets nationaux sur les territoires entrepreneurs, la question des mobilités…) mais doivent les accompagner. Les actions concrètes ne seront efficaces que si le débat public, et donc les choix politiques qui y répondent, sort de l’impasse. Un regard sur les territoires, débarrassé des non-dits et des biais, peut permettre de ramener le débat public à son objectif premier : trouver des politiques justes pour tous les Français.

 

L’intégralité de cette note peut être téléchargée ICI.