Café crème avec David Djaiz sur la recomposition de la gauche

Après une période électorale mouvementée, nous démarrons un cycle de cafés crème sur la « recomposition de la gauche ». Ce cycle, qui s’étalera dans un premier temps de septembre à décembre, sera l’occasion d’inviter des intellectuels, des politiques, des personnes issues de la société civile, pour échanger sur les perspectives idéologiques et organisationnelles à gauche. 

Le 14 septembre, David Djaïz est venu échanger sur l’évolution du paysage idéologique à gauche et les défis qui se présentent à elle. 

David Djaiz, jeune intellectuel de gauche, est essayiste et enseignant à Science Po, il est l’auteur de l’essai « La guerre civile n’aura pas lieu » (publié en 2017 aux éditions du Cerf).


Introduction :

David Djaiz a choisi comme titre de son intervention : que s’est-il passé ?

Dans son introduction, il évoque la nécessité de faire un examen minutieux de cette année électorale et du bouleversement qui s’est produit. Cette année électorale a été extraordinaire car nous avons atteint une crise politique terminale, mais David Djaiz insiste sur le fait que cette crise soit bien politique et qu’elle n’est pas une crise de régime.

Son constat :

Nous assistons à la fin de la bi polarisation de la vie politique en vigueur depuis 1958 dont la première victime est le PS.

En 2012, au premier tour des présidentielles, François Hollande a fait plus de 10 millions de voix. En 2017 Benoit Hamon n’a recueilli qu’un peu plus de 2,25 millions de voix. Le PS a donc perdu 80% de ses voix.

L’électorat social-démocrate n’a pas disparu, il a migré à 25% vers Jean Luc Mélenchon et à 75% vers Emmanuel Macron.

David Djaïz souligne qu’aucun des deux ne se revendique explicitement de la social-démocratie. Plus particulièrement, cette migration des voix vers Emmanuel Macron est intéressante car Emmanuel Macron ne s’est jamais auto-déclaré social-démocrate.

Pourquoi cette situation ?

Nous avons assisté à une volatilisation du socle électoral d’un parti et à une volatilisation du socle idéologique.

David Djaïz évoque l’analyse d’Escalona et Vieira sur la concentration du réservoir de voix  social-démocrate dans les « idéopôles ». Malgré ces transformations, le PS résistait bien jusqu’à présent.

L’autre facteur de déstabilisation de l’électorat est la crise idéologique. C’est une crise pendante depuis 30 ans qui n’a jamais été tranchée. On reste avec des signifiants bien identifiés à gauche tout en ayant accepté l’économie de marché puis un tournant libéral (rappel des tournants historiques, notamment 1983). Ce compromis constructif et constitutif de la social-démocratie française a fonctionné jusqu’en 1997-2002 sous le gouvernement Jospin, puis il est devenu stérile.

C’est toute une série d’événements qui a conduit à cette situation :

  • L’offre politique post marxiste s’est structurée et consolidée à la faveur de la crise financière qui est devenue crise européenne
  • La sociale démocratie est malade un peu partout même dans les pays européens qui vont bien (Allemagne, Autriche, Scandinavie)
  • Du côté de l’offre politique, il y avait une crise des partis, une crise de confiance dans le système politique et l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir a permis de sortir de cette crise politique.

On est donc face à un double processus :  l’échec de la sociale démocratie à gérer la crise européenne et la défiance envers les politiques.

David Djaïz insiste sur le fait qu’il est faux de penser que le séisme politique que nous connaissons se réduit à Emmanuel Macron. Emmanuel Macron n’est pas une étoile filante qui va disparaître et le monde politique n’est pas un élastique qui reprendra sa forme antérieure après le passage de la comète.

Quel avenir pour la gauche ?

Cette question est plus intéressante que l’avenir du PS car David Djaiz ne pense pas que le PS ait un avenir sauf peut-être en tant que boutique électorale. Il fait le rapprochement avec le parti radical (analyse de Berstein) et estime que le PS a achevé sa décomposition. Il estime qu’il ne faut pas s’en désespérer car ce sont les idées qui comptent. Le PS ne sera plus jamais majoritaire selon lui mais la gauche a de l’avenir.

La gauche :  vers une grande bifurcation

1ere solution :  la construction d’une plateforme de gauche radicale qui réunit des « intellectuels précaires de centre-ville et des fonctionnaires ».

Il souligne que pour prendre le pouvoir, il faut nécessairement une alliance entre les gens plus diplômés et ceux qui sont moins diplômés.

On a dit que les législatives avait été une défaite pour la France Insoumise mais en fait les 15 députés de la France Insoumise sont plus visibles que les 300 députés En Marche. Il y a dans ces députés des gens très jeunes qui se forment et qui seront prêts demain à être des leaders politiques.

Autre solution, celle qui a la préférence de David Djaïz : ne pas renoncer à l’idéal réformiste.

Jean-Luc Mélenchon n’est pas porteur d’un programme réformiste.

Il faut reconstruire en restant fidèle à cet idéal de correction du capitalisme mais il faut réfléchir à quel capitalisme.

L’une des clés : alliance entre gens diplômés et non diplômés.

Aux Etats-Unis : fractures irréconciliables entre les sous-diplômés qui ont gagné et les diplômés. Ces fractures sont moins fortes en France.

Dans l’avenir, David Djaïz imagine trois blocs :

  • Jean-Luc Mélenchon avec la gauche radicale
  • Un bloc conservateur qui correspondrait au noyau électoral de Fillon au 1er tour.
  • Un bloc central dont les contours reste flous.

Dans ce bloc central, il y a de la place pour une nouvelle alliance réformiste. En effet, Emmanuel Macron n’a pas complètement réussi à séduire les classes populaires et les moins diplômés. L’enjeu est de construire une alliance réformiste entre diplômés et non diplômés.

Quelle alliance réformiste ? Pour un républicanisme de gauche

David Djaiz défend le concept du républicanisme de gauche. Il estime qu’il n’existe pas de vrais penseurs républicains en France. Cette pensée néo-républicaine de gauche est née dans les pays anglo-saxons autour du moment néo-machiavélien dans les années 1970, avec le double refus de l’alternative présentée comme incontournable du marxisme et du néolibéralisme.

C’est une pensée qui accepte en partie l’économie de marché mais qui comprend une exigence civique, d’émancipation et d’égalité qui dépasse la simple concurrence du marché et ne met pas l’économie au centre de tout. La question « civique » est centrale dans le néo-républicanisme.

Un penseur important et relativement méconnu en France est Philippe Petit, philosophe irlandais qui a écrit un ouvrage intitulé Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement.

Pour résumer :

La liberté des marxistes, c’est une liberté qui n’existe que dans le groupe et dans l’Etat (ou son dépassement).

La liberté des libéraux, c’est la « non interférence » théorisée par Isaiah Berlin, elle n’existe que dans l’individu

La liberté des républicains, c’est la non-domination. C’est le fait que les pouvoirs publics créent un cadre concret pour l’émancipation de chacun. Personne ne doit être dans une situation de domination. C’est une exigence d’égalité entre tous.

Parmi les combats républicains à venir : la concentration capitalistique dans les médias

Autre combat à venir : assurer la cohésion sociale, nationale et territoriale de la France face à la dislocation.

Il n’existe pas de grands penseurs républicains en France.

DÉBAT :

Le temps de discussion a porté notamment sur l’articulation compliquée pour la gauche modérée sur la non domination à la fois du côté des dominés mais aussi du côté des dominants. Comment empêche-t-on les dominants de dominer ? Macron n’apporte pas de mesures particulières sur ce sujet et Jean-Luc Mélenchon propose des solutions radicales. La gauche modérée est perdue car ne parvient pas à articuler cela.

David Djaïz estime que Jean-Luc Mélenchon a une réelle chance d’accéder au pouvoir. La tendance de tous les partis anciennement sociaux-démocrates est de se radicaliser. Il est persuadé que la plateforme dont il est porteur identifie bien les enjeux mais n’apporte pas les réponses adéquates. 

Il précise que la notion de plateforme s’entend comme une « base électorale et sociologique qui porte des idées ».

La discussion s’est poursuivie sur l’application concrète du principe de non domination. David Djaiz évoque l’évolution de la mixité dans une école comme Science-Po pour illustrer que les choses avancent. Il évoque un ouvrage récent « La société du concours ».

Enfin, le débat s’est orienté sur l’avenir du PS et sur des explications autour du républicanisme de gauche. David Djaiz précise que quand il estime que le PS n’a pas d’avenir, il parle du parti en tant que fruit du compromis d’Epinay.

Concernant le républicanisme de gauche, il prend l’exemple de la laïcité. La laïcité fonctionne très bien en France selon lui mais elle ne peut pas jouer un rôle qu’elle n’a pas à jouer.

La loi de 2004 est selon lui une vraie loi républicaine car elle protège les mineurs de toute pression dans l’enceinte neutre de l’école.

En revanche, sur le burkini, c’était un débat absurde dans lequel les républicains se sont retrouvés à commenter quelque chose d’absurde. Ils n’auraient jamais dû tomber dans ce piège tendu par des mouvements identitaires.  

Le républicanisme de gauche, c’est une vision de l’homme ouverte à son environnement économique et social, et pas juste cantonné à la laïcité. L’un des rares penseurs républicains selon lui en France est Jean-Fabien Spitz.

Conclusion :

David Djaïz a conclu en estimant que la période que nous traversons ressemblent beaucoup de l’Italie de la Renaissance.

Il y a tout à construire, à réfléchir mais il ne faut pas s’enfermer et être libre.