Non, nous ne sommes pas obligés d’accepter la bataille de tranchées médiatiques qui nous est offerte avec la polémique Charlie Hebdo/Médiapart.

La gauche fait une fois de plus le spectacle de ses querelles personnelles, qui ne grandissent pas grand monde, et en tout cas pas ceux qui ont relancé un débat déjà explosif. On regrettera qu’à partir d’une mobilisation importante sur le harcèlement sexuel, un sujet qui nous concerne toutes et tous, quelles que soient les catégories sociales et les religions, le débat public ait pris ce détour. Au fond ces accusations – gravissimes – de viol, ont été pour certain un prétexte pour remettre en avant le marronnier des « gauches irréconciliables ».

Alors parlons-en de ces gauches. Combattre l’islamisme oui et de manière systématique, mais encore faut-il le cibler correctement, et l’on s’y prend très mal en passant le débat public au karcher. C’est au contraire en visant précisément, localement ceux dont les idées conservatrices veulent imposer dans la société et dans la politique une vision étroite et intolérante de la religion, que l’ont fait reculer salafistes et frères musulmans. Cela passe par l’Ecole républicaine, par des subventions aux associations sur tout le territoire, par l’action quotidienne des services publics et par la mobilisation sereine de toute la société.

La gauche, et la République, doit toujours être Charlie car ce qui était en jeu en janvier 2015, et qui l’est toujours, ce n’est pas la qualité des dessins, c’est le fait qu’il n’est nulle part acceptable qu’on tue pour des dessins. Au regard des récupérations diverses et variées, il faut pouvoir dire avec force que la mémoire des victimes n’est pas honorée quand on la souille de calculs politiciens.

En 2015 déjà, Point d’aencrage avait organisé une conférence publique sur le thème « Laicité : arrêter l’hystérie ». Le message doit être répété, avec plus de force et de précision. Les escalades verbales affaiblissent le message républicain et la défense de nos valeurs citoyennes. Elles épuisent nos énergies militantes, sidèrent nos compatriotes et nous divisent face aux différents groupuscules, très minoritaires mais suffisamment organisés pour tester les failles de la loi républicaine.

La République est aussi affaire de dignité politique. Les acteurs de cette dernière polémique connaissent trop bien le sens des mots « guerre » ; « rendre gorge » ou autre pour s’être seulement emportés. Ils monopolisent le débat public avec leur véhémence, là où notre société a une multitude d’autres voix à écouter sur ces sujets. Rachid Benzine et Delphine Horvilleur publient un ouvrage salvateur sur les mille et une façons de pratiquer leur religion. Les institutions aussi s’y intéressent avec la publication par le ministère du Travail d’un guide pratique sur la gestion du fait religieux en entreprise. Des enseignants parlent chaque jour de laïcité à l’école. Latifa Ibn Ziaten nous grandit par le courage qu’elle trouve dans le deuil de son fils Imad tué par l’islamiste Merah. Les acteurs de l’éducation populaire élèvent quotidiennement des jeunes pour ne pas tomber dans les pièges des intégrismes.

Les tensions identitaires sont réelles dans notre pays. Mais elles ne s’apaiseront pas avec les polémiques où personne ne propose rien. Tant que ces tensions seront traitées par la politique des postures éloignées du terrain, l’intelligence de notre société rétrécira, et la gauche continuera de mourir. Point d’aencrage avait en début d’année fait 15 propositions pour refaire société en renforçant la cohérence du cadre laïc français, en apaisant le débat sur le fait religieux, en développant un soft power laïc et en assumant un discours inclusif pour traiter la question identitaire. Nous n’étions pas seuls à travailler et des centaines d’associations sont à pied d’œuvre. S’il y a une leçon à retenir de cette triste polémique entre Charlie Hebdo et Mediapart, c’est que les gauches soi-disant irréconciliables qui s’écharpent en plateau ne représentent en réalité pas ou plus grand-chose. L’urgence est de donner la parole à ceux qui font, et qui sont ainsi à même de porter une action et une parole autour desquels la gauche n’aura pas être réconciliée avec elle-même.