Prévoir l’improbable – une histoire de la victoire de Donald Trump

Un an déjà. Rares sont ceux qui ont entrevu les lendemains troubles au crépuscule de nos certitudes balayées par une réalité négligée.  La victoire de Donald Trump fait basculer le monde dans une nouvelle ère et constitue une rupture historique majeure (que nous analyserons plus en détails ultérieurement).

8 novembre 2016. Après une soirée haletante, vers deux heures trente du matin (heure de l’Est des Etats-Unis, soit huit heures trente heure française), Wolf Blitzer, le journaliste star des émissions politiques de CNN, annonce la traditionnelle projection de la chaîne basée à Atlanta. Relativement tard, avouons-le. Peut-être pour le public de CNN, qui caressait le mince espoir de voir les maigres écarts pour le candidat républicains se combler enfin. Peut-être par déni. Hillary Clinton avait appelé Donald Trump, reconnaissant sa défaite, et livre, après la première prise de parole de son adversaire en tant que président élu, l’un des discours de concession de sa défaite les plus tardifs dans une soirée électorale.

Donald Trump, président. Une introspection donc.

Les sites et les journaux regorgent d’une pléthore de chroniqueurs, d’analystes, de spécialistes qui rythment les médias de perspectives que chacun présente comme originales mais qui se ressemblent toutes. Rares sont ceux qui ont prédit le résultat de cette élection, contrairement à la masse qui se voulait confiante sur la victoire d’Hillary Clinton. Peut-être à cause de mauvais outils pour regarder le réel. Peut-être à cause d’un orgueil aveuglant.

Chacun y est donc allé de sa méthode : sciences politiques, expérience politico-médiatique, statistiques brutes, histoire et géographie. Comme les lecteurs de la série américaine de Point d’Æncrage le savent, j’ai opté pour l’histoire politique et la géographie électorale (et inversement) avec de la science politique de temps en temps et un œil sur les sondages (quand même).

Eté 2015. Au début (déjà) des primaires républicaines, les candidats du Grand Old Party avaient atteint un nombre record. A l’inverse des démocrates chez qui Hillary Clinton était largement favorite, soutenue par tout l’establishment du parti, Joe Biden ayant finalement refusé de se présenter. Bernie Sanders n’apparaissait alors que comme un socialiste sympathique ou excentrique, selon les points de vue.

Jeb Bush était favori, mais comme lors des deux élections précédentes, je savais que ce n’était qu’une passade, et que comme les deux élections précédentes, il allait y avoir un bal de favoris avant que le jeu ne se stabilise. Avant lui : Scott Walker et Rand Paul. A sa suite : Donald Trump puis Ben Carson. Donald Trump n’était donc qu’un des favoris du débat qui ne tiendrait pas son rang après la fin de l’année. Et puis, Donald Trump est resté en tête des sondages. En revanche, la théorie appelée « le parti décide » était encore valide… car l’establishment du parti n’avait pas encore décidé, faute d’une offre convenable, et devant une offre pléthorique. Il suffisait d’attendre les premières primaires pour voir vers qui les élus du GOP allaient se tourner. Marco Rubio aurait pu être cette figure. Trop tard. Trop faible. Et surtout : 2016 a été cette année si particulière où obtenir l’adoubement du parti équivalait à s’attacher une enclume au pied dans l’océan de l’incertitude électorale et du mécontentement de la base. J’expliquais fièrement que Donald Trump n’aurait pas l’investiture. Mais en mai, alors que les modérés se tournaient vers l’ultraconservateur Ted Cruz (contributeur de la vague anti-establishment par son opposition à Barack Obama au Sénat), l’élu du Texas se retirait de la course, à la suite de calculs assez triviaux, laissant Donald Trump seul candidat en lice. Donc quasiment assuré d’obtenir l’investiture, malgré la menace d’une « convention négociée » où le candidat vainqueur des urnes n’est pas désigné candidat par les délégués du parti.

Premier choc. Premières arrogances. D’Hillary Clinton, se voyant déjà à la Maison Blanche malgré une bataille pour l’investiture douloureuse et pas encore acquise à l’époque. Des analystes, pour qui la victoire de Donald Trump était impossible.

Donald Trump, candidat républicain improbable, non désiré par l’élite d’un parti coupé de sa base ou galvanisé par de nouveaux électeurs. Deux records pour cette primaire républicaine : Donald Trump est le candidat qui a obtenu le plus de voix de l’histoire du parti, devant George W. Bush en 2000, et, en même temps, il est le candidat investi qui a totalisé le plus de voix qui ne sont pas portées sur son nom…

Après les conventions des deux partis en juillet, après un été à ancrer cette campagne dans l’opinion, les sondages s’emballent : Hillary Clinton pourrait être très largement élue. Certains Etats républicains modérés (Arizona et Géorgie) qui n’avaient pas voté pour Obama en 2008 et 2012 pouvaient être ravis à cause d’un candidat républicain trop extrémiste. Et pourtant. Une image déplorable d’incarnation plus que parfaite d’« hypersortante » proche de Wall Street, une campagne désastreuse dans sa stratégie qui a négligé les Etats du Midwest jugés acquis à tort, des candidats libertarien et écologiste trop forts, une division du parti démocrate exacerbée par les primaires, des fake news financées par la Russie et le coup de grâce venant de l’affaire de ses email, et finalement, une défaite aussi lourde que mince, selon les points de vue.

Le 8 novembre 2016, alors que j’étais tout heureux de vivre ma troisième soirée électorale présidentielle américaine, avec tout son lot de folklore si caractéristique, mon caractère de perfectionniste insatisfait me laissait un sentiment de crainte, celui de savoir que rien n’est acquis. Les sites de prédiction donnaient une probabilité de victoire d’Hillary Clinton qui oscillait entre 60% (fivethirtyeight.com) et 90% (predictwise.com) : soit entre une chance sur dix et une chance sur trois pour une victoire de Donald Trump. C’était déjà beaucoup. Si ma sérénité n’était pas totale (à l’inverse de certain de mes amis), ma rationalité me rassurait et me laissait croire en la probable victoire de la candidate démocrate (comme tout le monde) en cette nuit de novembre. Et pourtant.

Michael Moore le disait dans un article avant le jour du scrutin : Donald Trump gagnerait l’élection. « Un appel pour la mobilisation des démocrates » me suis-je dit, et peut-être la trace d’un « je vous l’avais dit » s’il avait raison. Il avait donc tout à gagner à écrire ce texte. Et pourtant, il avait bel et bien raison, et en cinq points : la Rust Belt a fait son Brexit (réel), les Angry White Men se sont rebiffés, le problème Hillary Clinton (manque d’engouement, mauvaise image, mauvaise campagne), les démocrates déçus de la défaite de Bernie Sanders et, enfin, des électeurs qui se sont dit « chiche », élisons Donald Trump. Ce dernier a en effet rogné sur la coalition électorale de Barack Obama, et dont la mobilisation en faveur d’Hillary Clinton a faibli, en particulier dans les Etats du Midwest. 

Mais au temps de la mondialisation, la secousse (annoncée par le vote sur le Brexit), a ébranlé la planète. C’est donc ce jour si particulier, le 8 novembre 2016, qu’une campagne si particulière s’achevait avec la victoire d’un candidat si particulier, avec sa politique et son comportement si particuliers, qui a fait naître un monde si particulier.