Enfin ! Un Président français qui nous parle d’Europe sur un ton volontaire, une envie d’agir et une ambition bien visible. Présenté comme une Initiative pour l’Europe, le discours d’Emmanuel Macron mardi dernier se voulait le point de départ d’une « refondation » de la construction européenne, plaidoyer puissant pour une « Europe souveraine, unie et démocratique ».

Depuis l’échec du référendum français sur le projet de traité constitutionnel européen en 2004 et plus globalement depuis l’entrée en vigueur du Traité de Maastricht qui a polarisé encore davantage des mouvements pro- et anti-européens au sein des partis de gouvernement, de droite comme de gauche, peu des prédécesseurs de M. Macron ne se sont essayés à de tels exercices. Emmanuel Macron prend position, se clame européen, en fait une force et non plus une infidélité à la France à glisser sous le tapis en attendant de blâmer Bruxelles en période de campagne. Sa base électorale, diplômée et urbaine, y est sensible et encourage Emmanuel Macron qui veut se positionner comme leader d’une Europe nouvelle génération.

La puissance du vocabulaire, jusqu’au titre du texte (Initiative pour l’Europe, Une Europe souveraine, unie, démocratique), se veut être un contre-feu à ce que le Président décrivait comme les « passions tristes » des peuples européens, aux solutions fallacieuses portées par les partis populistes qui prospèrent sur le continent. Il répond à une intuition: si l’Europe est affaiblie, ce n’est pas parce que l’idée d’Europe est mauvaise, c’est parce qu’elle est insuffisamment et mal défendue. Pour ou contre Emmanuel Macron, il faudra désormais discuter d’Europe, ensemble. Les acteurs politiques dans le débat national et sur la scène internationale auront à se positionner, tant sur des concepts que sur des propositions qu’il pousse.

Après le symbolique discours d’Athènes à la Pnyx le 7 septembre dernier, Emmanuel Macron s’est voulu plus concret à la Sorbonne, égrenant des mesures archi-connues et largement commentées par les médias, entre la généralisation d’Erasmus, la gouvernance de la zone euro et la taxe sur les transactions financières ou encore la création d’un parquet européen, et en mettant certaines annonces plus sensibles de côté comme le Buy European Act défendu pendant sa campagne. En cela, au-delà de s’inscrire simplement dans un cycle de discours d’un Président français, le discours du 26 septembre est une réponse au Discours sur l’État de l’Union du Président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, prononcé devant le Parlement européen à Strasbourg le 13 septembre dernier, lequel comportait déjà des éléments de réponse à celui du Président Macron à Athènes. Ainsi, Emmanuel Macron contribue à la constitution d’un espace européen de débat, d’un espace politique au niveau de l’Union européenne en somme. Non seulement il s’affiche en faveur de l’existence de l’Union européenne quand celle-ci est remise en cause par une constellation de forces politiques d’extrême droite et d’extrême gauche, mais il propose d’aller plus loin.

La démarche d’Emmanuel Macron est salutaire, mais elle n’en est qu’au stade de la bonne volonté. Il s’agit d’un pari dont l’enjeu pourrait tout simplement être la survie, ou la mort, de l’Union européenne. Le statu quo domine encore, notamment dans l’attente du nouveau gouvernement allemand censé donner la réplique à Emmanuel Macron au sein du couple franco-allemand. En attendant un éventuel nouveau Traité de l’Elysée en janvier prochain, Emmanuel Macron aura besoin politiquement et médiatiquement, comme ses prédécesseurs, de résultats rapides dans ses contacts avec Berlin et la Chancelière allemande. Cette dernière est pourtant en pleine négociation pour former une coalition dont les membres sont a priori connus (les conservateurs de la CDU/CSU, les libéraux du FDP et les Verts) mais dont le programme est incertain compte tenu des antagonismes sur les questions migratoires et économiques. La nature du système parlementaire allemand et le tempérament de la Chancelière risquent de la pousser à temporiser, comme elle en a l’habitude. Car si en France, l’impulsion du Président est le gage de l’action européenne, en Allemagne, il est impossible de faire l’économie du Parlement qui influe directement et valide les orientations européennes. En prenant l’exemple du budget de la zone euro, principale bataille pour Emmanuel Macron, on voit déjà que les deux partis principaux de la coalition, la CDU et le FDP, seront difficiles à convaincre.

L’unique piste d’action qu’Emmanuel Macron propose consiste ainsi à donner suffisamment de gage pour que les responsables politiques allemands conscients de l’urgence à réformer l’Europe parviennent à convaincre les autres. Autrement dit, Emmanuel Macron espère que si la France fait d’abord des efforts sur la question centrale du budget et l’Allemagne en fera (peut être) ensuite en matière d’investissement. A rebours des stratégies de contournement de l’Allemagne par des alliances avec les pays du Sud (Portugal, Espagne, Italie) ou de « renverser la table » des négociations proposées par la gauche, Emmanuel Macron n’est pas le premier à faire ce pari. C’était celui de François Hollande. C’était aussi la stratégie que proposait Vincent Peillon lors de la campagne des primaires de la gauche. L’un des problèmes est que, dans le cadre d’un gouvernement français de centre droit, donner des gages consiste à recycler un ordo-libéralisme qui avait déjà inspiré les réformes économiques précédentes et qui n’ont pas produit d’effets convaincants.

L’originalité de Macron tient néanmoins dans sa volonté de peser sur l’Allemagne par des efforts de communication, d’occupation du terrain politique et de l’espace européen. En retour, la Chancelière serait mise face à ses responsabilités dans une période où la montée des populismes est cause de repli national et d’arrangements constitutionnels, l’enlisement des négociations sur le Brexit, les tensions diplomatiques et les enjeux géopolitiques à l’Est urgent les démocraties européennes à s’imposer.

D’une manière ou d’une autre, Angela Merkel devra se faire violence pour répondre à l’appel français. Si Emmanuel Macron a pour le moment réussi à polariser le débat et à inclure Angela Merkel dans sa stratégie en mettant en avant leurs rencontres, il n’en reste pas moins que le calendrier, et les attentes, restent différentes. Le moteur franco-allemand est vu comme un levier de promotion d’une vision française, moyennant quelques ajustements négociés avec Berlin. L’Allemagne, quant à elle, voit le couple franco-allemand comme une nécessité mais considère que l’influence se joue dans les institutions à Bruxelles, avec une omniprésence dans les directions générales de la Commission et du Parlement européen sans commune mesure avec l’influence française dispersée, et privilégient des discussions bilatérales avec les différents Etats-membres qui la placent au centre du jeu.

Le salut viendrait alors dans le maillage institutionnel, et plus particulièrement au Parlement européen, pour justifier la source démocratique du changement d’orientation de l’Union. Des plans pour la création d’un grand parti libéral de centre-droit au Parlement européen, avec pour base de départ l’ADLE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe), sont annoncés par des députés de la majorité. L’objectif est de préparer le terrain pour l’élection de députés acquis à la cause et aux mesures qu’il défend, des eurodéputés membres d’une émanation d’un « En Marche » à l’européenne. On le sait, il y a dans les rangs d’En Marche, et parmi les ministres du Gouvernement Philippe I, des européen(ne)s convaincu(e)s et chevronné(e)s comme Sylvie Goulard et Marielle de Sarnez. Le président du groupe ALDE, Guy Verhofstadt, incontournable dans la sphère bruxelloise, a toujours soutenu Emmanuel Macron et peut jouer un rôle important. Mais l’ALDE ne compte aujourd’hui que 68 élus sur 751, et elle n’a qu’un rôle d’appoint dans d’éventuelles coalitions.

Les élections européennes de 2019 doivent donc se préparer dès maintenant. Le plaidoyer d’E. Macron en faveur de la vieille idée des listes transnationales n’est d’ailleurs pas anodin, autant pour favoriser un équilibre libéral de centre-droit que pour tenter de diluer le poids de l’extrême-droite dans certains pays, dont la France. Mais pour que cela fonctionne, il faudra au moins rallier des députés européens des pays d’Europe centrale et orientale. Pourtant, en voulant instituer une Europe à plusieurs vitesses, qui existe déjà (zone euro, espace Schengen, politique de sécurité, etc.) en règle d’or, Emmanuel Macron alimente le sentiment de défiance de ces pays. D’autant plus que l’isolement actuel de la Pologne et de la Hongrie ne persuadera pas l’Allemagne de lâcher la zone le temps de construire à l’Ouest ce que l’Est percevrait comme de nouvelles barrières.

Il serait faux de dire que le Président et ses fidèles n’ont pas pensé les obstacles, nombreux et vieux comme l’Union européenne, qui restent bien présents. Il serait faux de dire qu’ils n’essayent pas déjà de les surmonter. Mais il faut rappeler que l’Union européenne ne peut pas se réformer de Paris et que la méthode reste, pour le moment, incertaine par rapport à la réalité des équilibres européens. Pendant que la gauche européenne, en (grandes) difficultés un peu partout, peut décider de reproduire les mêmes schémas impuissants, ou bien s’engager dans une vraie dynamique de travail, notamment avec un SPD allemand désormais a priori sorti de la coalition, pour faire participer et influer sur la reconstruction européenne, il faudra s’en tenir à ce pari unique.

En somme, faute d’institutions européennes populaires et politiquement légitimes, faute d’eurodéputés français suffisamment influents et nombreux, faute de réseaux bruxellois construits, faute de garantie allemande et faute de partenaires européens prêts à se ranger docilement derrière la France, Emmanuel Macron fait une multitude de propositions en pariant que certaines pourront être portées collectivement. Il a relancé avec son discours de la Sorbonne un ultime élan, très parisien dans son esprit, mais qui a valeur d’avertissement pour tous les responsables européens, et notamment allemands: si vous ne jouez pas maintenant le jeu de la dernière chance que je propose, demain les populistes seront en nombre suffisants pour nous paralyser et de fait tuer le projet européen. Compte tenu des crises et des multiples brèches dans le projet européen, on ne peut qu’espérer que cette énergie du désespoir produise des effets. A défaut, le pari européen d’Emmanuel Macron pourrait bien être le dernier.