Ce nouveau monde qui a un an

Episode 2 – La victoire de Donald Trump : avons-nous changé de siècle ?

11 septembre 2001. Beaucoup d’articles ont commencé par cette date pour exprimer une rupture majeure dans l’Histoire. Si cette date est synonyme d’un traumatisme, celui de la première attaque étrangère sur le territoire continental des Etats-Unis depuis la guerre anglo-américaine de 1812 (et l’incendie de Washington en 1814), elle symbolise l’entrée du monde dans un XXIème siècle incertain et instable où la puissance des Etats est affaiblie par des acteurs non étatiques, qu’ils soient financiers ou terroristes. Bien que la nation de l’Oncle Sam se sentît alors profondément ébranlée, sa réaction se devait être celle de l’hyperpuissance qu’elle représentait : une guerre implacable contre les acteurs du terrorisme.

George W. Bush un des premiers acteurs de la perte d’influence des Etats-Unis dans le monde devint le président de l’illégale guerre d’Irak de 2003, alors élu en 2000 sur des positions relativement non- interventionnistes. En 2000, son concurrent, Al Gore, reprenait dans sa campagne les thèmes des années 1990 qui faisaient des Etats-Unis la « nation indispensable », pour reprendre l’expression de Madeleine Albright, Secrétaire d’Etat de Bill Clinton.  Le wilsonisme, cette croyance en une supériorité morale des Etats-Unis l’amenant à intervenir directement à l’extérieur, en opposition à l’isolationnisme traditionnel, avait alors trouvé son prolongement après la Guerre froide, tout d’abord dans cette période d’hyperpuissance américaine (terme d’Hubert Védrine qualifiant une superpuissance ayant perdu sa rivale), puis dans cette guerre contre le terrorisme En réalité, cette dernière n’est que le symptôme d’un pays en état de guerre quasi-perpétuelle depuis sa fondation (comme l’affirmait l’historien Howard Zinn), et depuis les années 1990, en mal d’un ennemi absolu que la chute du mur de Berlin a fait disparaître.

Or, l’élection de Donald Trump met un terme à ce wilsonisme assumé entre 1941 et 2016 : son élection en novembre 2016 et sa prise de fonction en janvier dernier constituent un tournant majeur dans l’histoire des Etats-Unis, qui renoue avec un isolationnisme passé, teinté cette fois-ci d’un certain type d’interventionnisme, non pas au nom de valeurs universelles comme entre 1941 et 2016 (du moins selon les justifications avancées), mais de valeurs (supposément) occidentales.

Ce 6 novembre 2016 permet de lire le 11 septembre 2001 d’une manière différente. Si la théorie d’un court XXème siècle de 1918 et 1990 semble installée, l’histoire ne nous avait pas, en définitive, encore clairement indiqué le début du XXIème. Est-ce le jour de ce fameux 11 septembre ? Est-ce le 20 mars 2003 et le début de la guerre en Irak ? Ou alors le 15 septembre 2008 et la chute de Lehman Brothers voire l’élection de Barack Obama le 4 novembre de la même année ?

Au cours de l’Histoire, le basculement d’un siècle à un autre a rarement suivi le passage mécanique des années sur le calendrier, mais a été le fruit de ruptures majeures. Le XIXème siècle commence après la défaite de Waterloo en 1815 et s’arrête à l’embrasement de l’Europe en 1914. Le XVIIIème siècle est délimité par le début de la Régence en 1715, et se termine à l’éclatement de la Révolution française en 1789. Le XVIIème siècle débute à la mort d’Henri IV et le XVIème (comme les Temps modernes) en 1492 après la découverte de l’Amérique par les Européens et la fin de la Reconquista par la prise de Grenade.

Le 6 novembre 2016 dernier, nous venions peut-être d’assister à un changement de siècle et à la fin d’une période de recomposition transitoire, entre 1990 et 2016, à l’instar la Révolution et de l’Empire. Au milieu de cette période transitoire, le 11 septembre 2001, comme le coup d’Etat du 18 brumaire de l’an VII, soit le 9 novembre 1799.

Le XXème siècle se serait donc terminé en 1990 et le XXIème a commencé en 2016. Comment comprendre alors les 26 ans qui séparent ces deux périodes ?  Ce quart de siècle de transition peut en réalité se séparer en deux moitiés. Si sa première (1990-2001) est celle de l’affirmation de l’hyperpuissance puissance américaine après la chute de l’URSS ; la deuxième (2001-2016) celle de sa remise en cause, dans le contexte d’une guerre contre le terrorisme coûteuse sur tous les plans et d’une crise financière inédite depuis 1929. Time magazine titra le dernier numéro de 2009 « La décennie de l’enfer». Cette période s’achève sur la victoire du nationalisme aux Etats-Unis (et au Royaume-Uni), qui voit l’avènement progressif et plus marqué d’un monde multipolaire.

Comment décomposer la quinzaine d’années, plus complexes, qui séparent l’attentat du World Trade Center de l’élection de Donald Trump ? Il suffit de suivre les mandats de Bush fils et de Barack Obama.

Pour reprendre ce qui a été évoqué, alors que George W. Bush (2001-2008) est élu sur une position relativement modérée à l’international, il se mettra dans le sillage de Bill Clinton, engageant les Etats-Unis dans une guerre sans mandat de l’ONU. Le premier l’avait fait avec l’OTAN face à un conflit ethnique réel au Kosovo, le deuxième avec une coalition internationale en Irak sur la base de mensonges. Ce conflit inutile, coûteux, sanglant et illégal aura coûté aux Etats-Unis le prestige aux yeux du monde acquis en tant que vainqueur de la Guerre froide, les disqualifiant de la responsabilité d’assurer la sécurité mondiale et de veiller aux atteintes aux droits de l’Homme alors que l’on torturait à Guantanamo.

Que dire alors des années Obama (2009-2016) ? Victorieux face à une Hillary Clinton qui avait voté pour la guerre en Irak, Barack Obama adoptait une posture originale : restaurer l’image des Etats-Unis dans le monde tout en limitant les interventions à l’étranger, pour lesquelles les jeunes générations ont payé un lourd tribut. Le bilan de sa politique étrangère est une tentative de synthèse que nous pouvons résumer en un mot : drone. Obama a voulu trouver une voie médiane entre l’isolationnisme américain traditionnel et l’interventionnisme wilsonien. Cette synthèse, comme nous l’avons si bien connu lors des années Hollande à la tête du Parti socialiste puis de la France, ne résiste pas aux fracas des impondérées dans la recherche des équilibres (intervention russes en Syrie, candidature d’Emmanuel Macron).

Si la victoire de Donald Trump est autant un choc pour le monde entier qu’une surprise pour le candidat républicain lui-même, les prochaines années trancheront sur le sens de la présidence Trump : rupture séculaire ou accident de l’histoire ? Dans les deux cas, la multipolarisation du monde est en marche et Donald Trump n’en aura finalement été que son catalyseur, pour le meilleur ou pour le pire.