En amont du café crème « Laïcité et identité(s) française(s) » avec Jean-Louis Bianco, nous proposons une note de cadrage sur le thème du débat. 

Selon une étude Ipsos-Steria sur la place de la religion et de la laïcité dans la société, neuf sondés sur dix estiment que la laïcité est une valeur essentielle de la République française, définie comme la liberté de pratiquer une religion ou non, et non pas comme un moyen de défendre ou sauvegarder une identité culturelle française. Les réflexes communautaires sont néanmoins visibles, les religions catholiques et juives étant considérées comme compatibles avec les valeurs républicaines, contre seulement 39% pour la religion musulmane (ils étaient 47% avant les attentats contre Charlie Hebdo).

Selon Jean-Louis Bianco, ancien ministre, Président de l’Observatoire de la laïcité, « Notre identité républicaine repose sur la laïcité, clé de la construction de la citoyenneté, qui fait de chacun d’entre nous, au-delà de nos appartenances propres, des citoyens à égalité de droits et de devoirs. Elle nous permet de les dépasser, tout en en faisant une richesse, pour créer du commun. » (Tribune parue dans Le Monde, 19.06.2016).

La laïcité participe ainsi à la construction de l’identité républicaine française mais elle maintient aussi une tension avec les identités religieuses car elle limite leur influence et leur expression dans certains lieux (publics). Qu’il s’agisse de l’appartenance à la religion catholique hier ou à la religion musulmane aujourd’hui, la séparation de l’Etat et des religions et la protection de la liberté de croire ou de ne pas croire touchent à ce qui nous fait individu et à ce qui nous fait société.

Cela pose la question de la participation des religions au vivre-ensemble et de la légitimité des pouvoirs publics à définir le mode d’expression d’une foi. Le cadre juridique actuel semble prévoir la boîte à outils nécessaire pour parvenir à édicter les règles d’une vie en commun laissant à chacun le droit de s’exprimer. Néanmoins, ce cadre est sans cesse questionné, remis en question, d’une part pour le rendre plus strict : est-il nécessaire d’aller vers un athéisme d’Etat ou celui-ci est-il déjà mis en œuvre de fait ? ; Comment faire pour que la pratique religieuse n’entrave pas la vie en commun ? Comment assure-t-on une compréhension et un respect mutuels entre croyants et non-croyants ? Comment réprime-t-on les abus sans disqualifier tous les croyants ? Comment promeut on l’identité laïque de la France sans en faire un outil entre les mains de ceux qui figent l’identité française dans des mythes essentialistes ?

Replacer le débat : une tension permanente autour de la laïcité

Une tension permanente existe autour de la question de la laïcité et de la place des religions dans la société française. Le débat sur la laïcité a progressivement glissé du domaine juridique vers le terrain scolaire, puis vers les champs culturel et identitaire. Représentative d’un modèle français, la France se singularise en 1905 en adoptant un principe clair : la République assure la liberté de conscience mais ancre un principe de séparation entre l’Eglise et l’Etat, en ne finançant aucun culte. Se développe ainsi une organisation qui a pour vocation de garantir la neutralité de la sphère institutionnelle devant tous les citoyens, qu’ils soient croyants, chrétiens, juifs ou musulmans (ou autre) ou athées. L’idée force est que ces derniers peuvent jouir d’une liberté de conscience tout en étant assurés de jouir de droits égaux devant la loi.

Le développement de l’islam en France, à partir de la colonisation puis à travers plusieurs vagues d’immigration, a donné un nouveau souffle dans les années 2000 à ce débat. La question de la laïcité se pose alors d’une manière différente car il ne s’agit plus seulement de la neutralité des pouvoirs publics en eux-mêmes, mais de leur réaction face à l’expression nouvelle de normes religieuses et sociales conservatrices. La question est désormais de savoir quelle limite la laïcité trace-t-elle entre sphère publique et sphère privée. Autrement dit, est-ce que l’espace public (rues, lieux de vie publics voire les terrains de sport, etc.) doit être un espace totalement neutre ne laissant apparaître aucun signe religieux distinctif ou est-ce que l’espace public peut être un espace d’expression voire de revendication de tout un chacun (sous réserve de ne pas troubler l’ordre public) ?

Trois manières de voir la laïcité semblent aujourd’hui structurer le débat:

1/ la laïcité comme cadre juridique de neutralité de l’Etat permettant à tous, croyants et non-croyants de vivre ensemble, et ne visant pas les identités religieuses individuelles mais encadrant leur expression ;

2/ la laïcité comme modèle de société à promouvoir pour faire reculer les expressions religieuses conservatrices comme celles issues de la minorité salafiste ;

3/ la laïcité comme compromis historique à approfondir au service de la limitation de la présence religieuse dans l’espace public.

 

Quel rôle pour la gauche?

Le débat entre laïcité et religions s’est progressivement imposée dans les discours, dans les propositions plus ou moins travaillées de tous bords politiques. Instrumentalisée par les uns, défendue par d’autres, rarement expliquée, la laïcité se trouve pourtant faire partie de la devise républicaine, presque au même titre que la liberté, l’égalité et la fraternité.

La question de la laïcité est d’autant plus importante pour la gauche qu’elle a pu en faire un étendard politique. Marquée par la montée de l’athéisme, influencée par un communisme qui a pu se construire contre les religions, la gauche se trouve mal à l’aise entre la défense de la tolérance comme pilier du vivre ensemble et l’accusation de laxisme inhérent à l’amalgame islam-terrorisme-délinquance des quartiers.

Point d’aencrage souligne la nécessité, dans un débat politique déjà électrique, que la gauche développe une stratégie politique qui allie :

  1. renforcement de la laïcité de l’Etat ;
  2. maintien et application précise du cadre juridique existant en matière de port de signes religieux ;
  3. mise en avant d’un discours inclusif rejetant les catégories dépassées ou artificielles qui parasitent le débat (« intégration des musulmans », « communauté musulmane », « racine chrétienne de la France », etc.) ;
  4. politique de soft power laïque pour contrer la propagation des idées rigoristes.

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